EMPREINTES D'HISTOIRE. Notre chroniqueur Étienne
Madranges signe cette semaine sa 250e chronique culturelle dans le
JSS. Insatiable globetrotteur, il nous fait souvent voyager en Europe, en
Amérique ou en Asie. Aurait-il décidé cette fois-ci de tester notre capacité à
affronter, angoissés, le regard d’une figure énigmatique et redoutable ?
En réalité, en parcourant souvent le Palais de la Cité mais aussi d’autres
édifices publics, il s’est parfois arrêté devant le regard mythologiquement
pétrifiant mais pourtant judiciairement inoffensif de la Méduse, personnage inquiétant
omniprésent.
Pour les vacanciers assoiffés
de soleil et de vagues iodées, la méduse est un dangereux animal gélatineux dépourvu
de squelette appartenant au groupe des cnidaires sans cerveau et sans poumon
(ce que ces vacanciers ne savent pas) ayant de redoutables tentacules
urticantes (ce qu’ils savent) qui, par leur venin, ont des effets paralysants.
Boutons, rougeurs, démangeaisons et sensations désagréables sont le prix du
contact, même bref, avec ce prédateur marin.
Pour les érudits assoiffés de
connaissance du monde antique, la Méduse est une divinité de la mythologie
grecque. Ils savent qu’elle a deux sœurs, Euryale et Sthéno, mais qu’elle est
la seule mortelle des trois Gorgones dont les grands parents sont la Terre et
l’Océan. L’exploration des mystères de l’Antiquité et de la Théogonie d’Hésiode
est la récompense de leurs recherches.
Si Homère ne la cite qu’une
fois dans l’Odyssée, évoquant sa présence sur l’égide de la déesse Athéna, le
dramaturge Eschyle, dans son « Prométhée » rédigé parmi plus
de cent autres pièces de théâtre au Ve siècle avant notre ère, évoque
les « trois sœurs Gorgones ailées, haïes des mortels, que ne peut voir
aucun mortel sans rendre son dernier souffle ».
Le poète Ovide, au premier
siècle de notre ère, dans ses « Métamorphoses », un ouvrage
rédigé sous le règne de l’empereur Auguste en douze mille vers écrits en
hexamètres dactyliques, raconte comment la déesse Athéna changea la splendide
chevelure de Méduse en serpents après le viol commis sur la Gorgone par
Poséidon, dieu de la mer.

Méduse, surmontée de l’égide d’Athéna, dans le décor du palais de Justice de
Bruxelles (Belgique). © Étienne Madranges
Histoire d’un regard et d’une
décapitation ou comment percer le mystère de Persée
A l’origine, Méduse est une très
belle jeune fille à la chevelure magnifique. Poséidon, dieu de la mer (qui
deviendra Neptune chez les Romains), tombe sous son charme et s’éprend de la
ravissante créature avec laquelle il a une relation dans le temple d’Athéna.
Les versions diffèrent quant
à cette relation. Pour certains, il y a consentement. Pour d’autres, le viol
est évident, d’autant que Poséidon, frère de Zeus, incarne la force brute de la
nature et multiplie les conquêtes.
Quoi qu’il en soit, Athéna,
fort courroucée par cet épisode, transforme la chevelure de la Gorgone en
serpents.
Persée, fils de Zeus, reçoit
pour mission de tuer Méduse. Or Persée sait que la Gorgone peut pétrifier sur
place, par son seul regard, tout mortel qui la regarde droit dans les yeux. Il
obtient des outils magiques, dont un bouclier réfléchissant et des sandales
ailées.
A l’aide de son bouclier qui le
dispense d’affronter le regard de Méduse, il parvient à la décapiter et emporte
sa tête dans son « kibisis », une besace magique qui permet
d’éviter les effets pétrifiants du regard de la Gorgone. Car les yeux de la
tête coupée conservent leurs effets destructeurs.
La décollation de la Gorgone
a un effet secondaire curieux : du sang qui s’écoule naissent un cheval
ailé, Pégase, ainsi qu’un géant, Chrysaor.
L’action de Persée conserve
toutefois une part de mystère qu’il est difficile de percer. Une légende tenace
veut qu’Athéna lui ait intimé l’ordre de trancher la tête de Méduse tandis que
d’autres narrations mythologiques font état d’une demande en ce sens du roi
Polydecte.
Ce qui demeure certain, c’est
qu’on représente la plupart du temps Méduse sur l’égide d’Athéna. L’égide est
une cuirasse ou parfois un bouclier recouvert ou composé d’une peau de chèvre,
en particulier la peau de la chèvre Amalthée, nourrice de Zeus. On la considère
comme une arme merveilleuse donnant à la déesse une forte puissance
protectrice.

La Méduse occupe une place importante dans le décor de la Cour de
cassation ; à droite, Athéna, en bronze, domine les travaux des magistrats
dans la chambre du Conseil de la 1ère chambre civile Méduse figure
sur son égide (cuirasse). © Étienne Madranges
Quand peut-on être
médusé ?
Méduse a donné son nom à
l’expression « être médusé » : être stupéfait, donc
pétrifié, figé par la stupeur, paralysé, totalement déconcerté, sidéré, ébahi.
On peut bien évidemment l’être devant les tentacules d’une méduse marine !
« Être médusé »
fait partie des expressions issues de la mythologie qui enrichissent
singulièrement le langage imagé : le cheval de Troie, le fil d’Ariane, la
boîte de Pandore, le chant des Sirènes, le rocher de Sisyphe, le supplice de
Tantale, le talon d’Achille, la pomme de discorde, jouer les Cassandre, avoir
une voix de Stentor, beau comme un Adonis, nettoyer les écuries d’Augias, être
un disciple de Bacchus, être dans les bras de Morphée, le complexe d’Œdipe,
avoir une force d’Hercule, tonnerre de Zeus ou encore la cuisse de Jupiter,
sans oublier la peur panique (car le dieu Pan effrayait les troupeaux) !
« Médusé » a
inspiré des poètes, tel Verlaine (Œuvres posthumes) : « Je
me sentis médusé, rivé au fauteuil, incapable d’un mouvement ». On
trouve parfois le substantif « méduseur » au XIXe
siècle.
Devenu nom commun, on la retrouve
chez Colette dans « Claudine à l’école » : « … Marie
gonfle ses joues comme des poches de cornemuse, puis toutes deux s’arrêtent
figées au milieu de leur joie car la terrible paire d’yeux brasillants de Mlle
Sergent les méduse du fond de la salle ». Colette associe
astucieusement dans cette phrase la méduse à l’adjectif « brasillant »,
peu usité, qui signifie « scintillant comme de la braise… ».
Et le participe présent
« médusant » a pu séduire Gracq comme Sartre : « une
immobilité médusante naît de l’excès même de la vitesse » (Gracq dans Un
beau ténébreux)… « son regard périssable rencontra sur eux le
regard éternel et médusant de l’histoire » (Sartre dans Mort dans
l’âme).
« Méduser »
a en définitive un double sens. Physiologique d’une part quand un méduseur ou
une situation paralyse. Moral ou psychologique d’autre part quand la sidération
ou l’ébahissement envahit celui qui est médusé.
Symbole de colère, de pouvoir
du regard, de rapport au monstrueux ?
Une femme qui a souvent les
yeux exorbités, qui a parfois des crocs et qui arbore des serpents lui tenant
lieu de chevelure ne pouvait qu’inspirer les écrivains, les poètes mais aussi
les féministes.
Les mouvements féministes ont
d’ailleurs réinterprété le mythe de Méduse. La punition infligée par Athéna
suite au viol imposé par Poséidon transforme Méduse en symbole de l’injustice
et de la victimisation des femmes.
Méduse incarne également la
colère que ressentent nombre de femmes face aux violences liées au genre et la
résistance face à l’oppression masculine.
Elle incarne aussi le pouvoir
et la capacité des femmes à revendiquer leur souveraineté.
Des écrivaines, des
philosophes ont convoqué Méduse dans leurs textes, comme Hélène Cixous avec son
« Rire de la Méduse ».
Freud, dans son essai « La
tête de Méduse » écrit en 1922, fait une analyse très
« freudienne » du mythe. S’éloignant de l’idée de la mort, il
assimile la décapitation à la castration, compare la gorge tranchée à un sexe
féminin (puisque du sang naissent Pégase et un géant) et assimile curieusement
l’effroi du spectateur changé en pierre en symbole d’érection.
Symbole judiciaire de
protection ou de châtiment ?
Son nom est dérivé d’un mot
grec signifiant « protéger ». Son aspect monstrueux ne doit donc
pas faire oublier son côté protecteur.
Méduse orne certaines
juridictions pénales. Elle semble y figurer et y figer la tragédie. Il est vrai
que les cours criminelles et les tribunaux correctionnels offrent rarement le
spectacle d’une comédie.
Dans les couloirs ou dans les
chambres, dans la pierre et le bois, accrochée aux grilles ou sculptée sur les
candélabres, Méduse semble se délecter de la peur ou de l’angoisse qu’elle
suscite parfois.

A gauche Méduse dans la grille du palais de justice de Strasbourg (Bas-Rhin),
puis Méduse sur la façade, sur un candélabre et dans la cour d’assisses du
Palais de la Cité à Paris. © Étienne Madranges
On s’interroge parfois sur le
sentiment éprouvé par l’artiste quand il manipule le ciseau ou l’outil pour
rendre actuel un mythe antique.
Il s’agit pour lui la plupart
du temps de capturer tout à la fois la beauté et la monstruosité de la Gorgone,
de représenter dans un style classique l’émotion et la douleur, de susciter la
compassion et l’empathie, d’explorer un mythe paradoxal aux multiples facettes.
Mais dans quel but judiciaire,
sachant que dans la mythologie, la tête de Méduse, après la décapitation,
continue à pétrifier ceux qui la regardent ?
Méduse est assurément un
symbole de protection. Elle pétrifie ceux qui la défient mais protège ceux qui
sont victimes d’injustice.

Sur la façade du Palais de Justice d’Amiens (Somme), une tête de
femme paradoxale reproduite à plusieurs endroits semble incarner tout à la fois
la Vérité, en raison de la présence simultanée d’un miroir et de serpents, mais
aussi Méduse, en raison des serpents situés dans la chevelure. © Étienne
Madranges
Rarement mélancolique, plutôt
sûre d’elle, elle est évidemment un symbole de châtiment, suscitant tour à tour
la crainte, l’épouvante, la terreur ou le tourment.
Différemment analysée dans
l’imaginaire collectif selon la sensibilité et les fulgurances de chacun, elle
peut être perçue comme un symbole d’équilibre puisque, belle et terrifiante, image
de pérennité mais non de sérénité, elle illustre la complexité de l’acte de
juger et incarne la dualité de la justice impitoyable envers les méchants et
protectrice envers les innocents.
On peut lui attribuer la
faculté d’aider par sa présence à la recherche de la vérité.
Elle est enfin un sujet idéal
et populaire d’art et de culture, ajoutant de l’esthétique et de l’interrogation
dans des lieux où le rappel de la tradition dans le décorum est important. Car
l’art du décor allégorique n’est pas seulement l’amour de la création ou la
tentation de l’interprétation mais aussi un langage volontairement mystérieux
dégageant une force universelle.
Celui qui observe Méduse,
fasciné mais lucide, est renvoyé à sa propre conscience. L’observe-t-il une
seconde fois ? Il n’est plus le même… et Méduse elle-même ne lui envoie
plus le même message. Nul ne peut itérer son regard sur la face de Méduse avec
une herméneutique immuable.
Le philosophe grec Héraclite
d’Ephèse dit le Ténébreux ne disait-il pas au VIe siècle
avant notre ère, soutenant que tout est en perpétuel changement : « Nul
homme ne se baigne jamais dans le même fleuve car
, la seconde fois, ce n’est plus le même fleuve et ce n’est plus le même homme ».
Étienne
Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 250
