CULTURE

Pourquoi les visiteurs de certains palais de justice demeurent-ils parfois médusés ?

Pourquoi les visiteurs de certains palais de justice demeurent-ils parfois médusés ?
La Méduse accueillant le public dans l'ancien tribunal de Paris. (c) Étienne Madranges
Publié le 30/03/2025 à 07:00

EMPREINTES D'HISTOIRE. Notre chroniqueur Étienne Madranges signe cette semaine sa 250e chronique culturelle dans le JSS. Insatiable globetrotteur, il nous fait souvent voyager en Europe, en Amérique ou en Asie. Aurait-il décidé cette fois-ci de tester notre capacité à affronter, angoissés, le regard d’une figure énigmatique et redoutable ? En réalité, en parcourant souvent le Palais de la Cité mais aussi d’autres édifices publics, il s’est parfois arrêté devant le regard mythologiquement pétrifiant mais pourtant judiciairement inoffensif de la Méduse, personnage inquiétant omniprésent.

Pour les vacanciers assoiffés de soleil et de vagues iodées, la méduse est un dangereux animal gélatineux dépourvu de squelette appartenant au groupe des cnidaires sans cerveau et sans poumon (ce que ces vacanciers ne savent pas) ayant de redoutables tentacules urticantes (ce qu’ils savent) qui, par leur venin, ont des effets paralysants. Boutons, rougeurs, démangeaisons et sensations désagréables sont le prix du contact, même bref, avec ce prédateur marin.

Pour les érudits assoiffés de connaissance du monde antique, la Méduse est une divinité de la mythologie grecque. Ils savent qu’elle a deux sœurs, Euryale et Sthéno, mais qu’elle est la seule mortelle des trois Gorgones dont les grands parents sont la Terre et l’Océan. L’exploration des mystères de l’Antiquité et de la Théogonie d’Hésiode est la récompense de leurs recherches.

Si Homère ne la cite qu’une fois dans l’Odyssée, évoquant sa présence sur l’égide de la déesse Athéna, le dramaturge Eschyle, dans son « Prométhée » rédigé parmi plus de cent autres pièces de théâtre au Ve siècle avant notre ère, évoque les « trois sœurs Gorgones ailées, haïes des mortels, que ne peut voir aucun mortel sans rendre son dernier souffle ».

Le poète Ovide, au premier siècle de notre ère, dans ses « Métamorphoses », un ouvrage rédigé sous le règne de l’empereur Auguste en douze mille vers écrits en hexamètres dactyliques, raconte comment la déesse Athéna changea la splendide chevelure de Méduse en serpents après le viol commis sur la Gorgone par Poséidon, dieu de la mer.


Méduse, surmontée de l’égide d’Athéna, dans le décor du palais de Justice de Bruxelles (Belgique). © Étienne Madranges

Histoire d’un regard et d’une décapitation ou comment percer le mystère de Persée

A l’origine, Méduse est une très belle jeune fille à la chevelure magnifique. Poséidon, dieu de la mer (qui deviendra Neptune chez les Romains), tombe sous son charme et s’éprend de la ravissante créature avec laquelle il a une relation dans le temple d’Athéna.

Les versions diffèrent quant à cette relation. Pour certains, il y a consentement. Pour d’autres, le viol est évident, d’autant que Poséidon, frère de Zeus, incarne la force brute de la nature et multiplie les conquêtes.

Quoi qu’il en soit, Athéna, fort courroucée par cet épisode, transforme la chevelure de la Gorgone en serpents.

Persée, fils de Zeus, reçoit pour mission de tuer Méduse. Or Persée sait que la Gorgone peut pétrifier sur place, par son seul regard, tout mortel qui la regarde droit dans les yeux. Il obtient des outils magiques, dont un bouclier réfléchissant et des sandales ailées.

A l’aide de son bouclier qui le dispense d’affronter le regard de Méduse, il parvient à la décapiter et emporte sa tête dans son « kibisis », une besace magique qui permet d’éviter les effets pétrifiants du regard de la Gorgone. Car les yeux de la tête coupée conservent leurs effets destructeurs.

La décollation de la Gorgone a un effet secondaire curieux : du sang qui s’écoule naissent un cheval ailé, Pégase, ainsi qu’un géant, Chrysaor.

L’action de Persée conserve toutefois une part de mystère qu’il est difficile de percer. Une légende tenace veut qu’Athéna lui ait intimé l’ordre de trancher la tête de Méduse tandis que d’autres narrations mythologiques font état d’une demande en ce sens du roi Polydecte.

Ce qui demeure certain, c’est qu’on représente la plupart du temps Méduse sur l’égide d’Athéna. L’égide est une cuirasse ou parfois un bouclier recouvert ou composé d’une peau de chèvre, en particulier la peau de la chèvre Amalthée, nourrice de Zeus. On la considère comme une arme merveilleuse donnant à la déesse une forte puissance protectrice.


La Méduse occupe une place importante dans le décor de la Cour de cassation ; à droite, Athéna, en bronze, domine les travaux des magistrats dans la chambre du Conseil de la 1ère chambre civile Méduse figure sur son égide (cuirasse). © Étienne Madranges

Quand peut-on être médusé ?

Méduse a donné son nom à l’expression « être médusé » : être stupéfait, donc pétrifié, figé par la stupeur, paralysé, totalement déconcerté, sidéré, ébahi. On peut bien évidemment l’être devant les tentacules d’une méduse marine !

« Être médusé » fait partie des expressions issues de la mythologie qui enrichissent singulièrement le langage imagé : le cheval de Troie, le fil d’Ariane, la boîte de Pandore, le chant des Sirènes, le rocher de Sisyphe, le supplice de Tantale, le talon d’Achille, la pomme de discorde, jouer les Cassandre, avoir une voix de Stentor, beau comme un Adonis, nettoyer les écuries d’Augias, être un disciple de Bacchus, être dans les bras de Morphée, le complexe d’Œdipe, avoir une force d’Hercule, tonnerre de Zeus ou encore la cuisse de Jupiter, sans oublier la peur panique (car le dieu Pan effrayait les troupeaux) !

« Médusé » a inspiré des poètes, tel Verlaine (Œuvres posthumes) : « Je me sentis médusé, rivé au fauteuil, incapable d’un mouvement ». On trouve parfois le substantif « méduseur » au XIXe siècle.

Devenu nom commun, on la retrouve chez Colette dans « Claudine à l’école » : « … Marie gonfle ses joues comme des poches de cornemuse, puis toutes deux s’arrêtent figées au milieu de leur joie car la terrible paire d’yeux brasillants de Mlle Sergent les méduse du fond de la salle ». Colette associe astucieusement dans cette phrase la méduse à l’adjectif « brasillant », peu usité, qui signifie « scintillant comme de la braise… ».

Et le participe présent « médusant » a pu séduire Gracq comme Sartre : « une immobilité médusante naît de l’excès même de la vitesse » (Gracq dans Un beau ténébreux)… « son regard périssable rencontra sur eux le regard éternel et médusant de l’histoire » (Sartre dans Mort dans l’âme).

« Méduser » a en définitive un double sens. Physiologique d’une part quand un méduseur ou une situation paralyse. Moral ou psychologique d’autre part quand la sidération ou l’ébahissement envahit celui qui est médusé.

Symbole de colère, de pouvoir du regard, de rapport au monstrueux ?

Une femme qui a souvent les yeux exorbités, qui a parfois des crocs et qui arbore des serpents lui tenant lieu de chevelure ne pouvait qu’inspirer les écrivains, les poètes mais aussi les féministes.

Les mouvements féministes ont d’ailleurs réinterprété le mythe de Méduse. La punition infligée par Athéna suite au viol imposé par Poséidon transforme Méduse en symbole de l’injustice et de la victimisation des femmes.

Méduse incarne également la colère que ressentent nombre de femmes face aux violences liées au genre et la résistance face à l’oppression masculine.

Elle incarne aussi le pouvoir et la capacité des femmes à revendiquer leur souveraineté.

Des écrivaines, des philosophes ont convoqué Méduse dans leurs textes, comme Hélène Cixous avec son « Rire de la Méduse ».

Freud, dans son essai « La tête de Méduse » écrit en 1922, fait une analyse très « freudienne » du mythe. S’éloignant de l’idée de la mort, il assimile la décapitation à la castration, compare la gorge tranchée à un sexe féminin (puisque du sang naissent Pégase et un géant) et assimile curieusement l’effroi du spectateur changé en pierre en symbole d’érection.

Symbole judiciaire de protection ou de châtiment ?

Son nom est dérivé d’un mot grec signifiant « protéger ». Son aspect monstrueux ne doit donc pas faire oublier son côté protecteur.

Méduse orne certaines juridictions pénales. Elle semble y figurer et y figer la tragédie. Il est vrai que les cours criminelles et les tribunaux correctionnels offrent rarement le spectacle d’une comédie.

Dans les couloirs ou dans les chambres, dans la pierre et le bois, accrochée aux grilles ou sculptée sur les candélabres, Méduse semble se délecter de la peur ou de l’angoisse qu’elle suscite parfois.


A gauche Méduse dans la grille du palais de justice de Strasbourg (Bas-Rhin), puis Méduse sur la façade, sur un candélabre et dans la cour d’assisses du Palais de la Cité à Paris. © Étienne Madranges

On s’interroge parfois sur le sentiment éprouvé par l’artiste quand il manipule le ciseau ou l’outil pour rendre actuel un mythe antique.

Il s’agit pour lui la plupart du temps de capturer tout à la fois la beauté et la monstruosité de la Gorgone, de représenter dans un style classique l’émotion et la douleur, de susciter la compassion et l’empathie, d’explorer un mythe paradoxal aux multiples facettes.

Mais dans quel but judiciaire, sachant que dans la mythologie, la tête de Méduse, après la décapitation, continue à pétrifier ceux qui la regardent ?

Méduse est assurément un symbole de protection. Elle pétrifie ceux qui la défient mais protège ceux qui sont victimes d’injustice.


Sur la façade du Palais de Justice d’Amiens (Somme), une tête de femme paradoxale reproduite à plusieurs endroits semble incarner tout à la fois la Vérité, en raison de la présence simultanée d’un miroir et de serpents, mais aussi Méduse, en raison des serpents situés dans la chevelure. © Étienne Madranges

Rarement mélancolique, plutôt sûre d’elle, elle est évidemment un symbole de châtiment, suscitant tour à tour la crainte, l’épouvante, la terreur ou le tourment.

Différemment analysée dans l’imaginaire collectif selon la sensibilité et les fulgurances de chacun, elle peut être perçue comme un symbole d’équilibre puisque, belle et terrifiante, image de pérennité mais non de sérénité, elle illustre la complexité de l’acte de juger et incarne la dualité de la justice impitoyable envers les méchants et protectrice envers les innocents.

On peut lui attribuer la faculté d’aider par sa présence à la recherche de la vérité.

Elle est enfin un sujet idéal et populaire d’art et de culture, ajoutant de l’esthétique et de l’interrogation dans des lieux où le rappel de la tradition dans le décorum est important. Car l’art du décor allégorique n’est pas seulement l’amour de la création ou la tentation de l’interprétation mais aussi un langage volontairement mystérieux dégageant une force universelle.

Celui qui observe Méduse, fasciné mais lucide, est renvoyé à sa propre conscience. L’observe-t-il une seconde fois ? Il n’est plus le même… et Méduse elle-même ne lui envoie plus le même message. Nul ne peut itérer son regard sur la face de Méduse avec une herméneutique immuable.

Le philosophe grec Héraclite d’Ephèse dit le Ténébreux ne disait-il pas au VIe siècle avant notre ère, soutenant que tout est en perpétuel changement : « Nul homme ne se baigne jamais dans le même fleuve car
, la seconde fois, ce n’est plus le même fleuve et ce n’est plus le même homme
 ».

Étienne Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 250

 

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