CHRONIQUE. Un
homme prévenu de violences conjugales fait une demande de mise en liberté.
Motif : sauver son entreprise et préparer sa défense. Son procès est prévu pour
dans un mois, mais selon lui, la situation est trop urgente.
Le président
débite à toute vitesse les faits reprochés à cet impressionnant gaillard qui se
tient debout au milieu du box : Mickaël, 38 ans, est prévenu de violences
contre sa compagne en présence d’un mineur (leur fils), ayant valu 8 jours
d’interruption totale de travail à la plaignante. « Mais nous
n’aborderons pas plus le fond aujourd’hui », précise le président,
puisqu’il s’agit d’une demande de mise en liberté.
Mickaël est
passé le 14 février en comparution immédiate. Il a demandé un délai pour
préparer sa défense et a été placé en détention provisoire. L’audience au fond
est prévue pour le 3 avril. Nous sommes fin février, et pour plusieurs raisons
qu’il va tenter d’expliquer au tribunal, Mickaël aimerait bien ne pas passer le
mois de mars en détention.
« Déjà,
j’aimerais être libre pour préparer ma défense, et la deuxième raison c’est que
je suis entrepreneur et que je viens d’embaucher sept personnes. Ça fait 20
jours que je suis en prison et que mes collaborateurs n’ont pas de nouvelles de
moi, c’est une catastrophe, c’est en train de ruiner sept ans de travail. »
Son projet
professionnel : une application fonctionnant à l’intelligence artificielle,
dans le domaine de l’archéologie. Il devait participer à un forum à la Station
F (incubateur de start-up du milliardaire Xavier Niel, ndlr), mais a été
incarcéré avant. Il précise : « Il faut savoir que c’est moi qui paye
l’école privé des enfants, ainsi que les activités extra-scolaires. »
Pour
convaincre les juges du bien-fondé de sa requête, Mickaël, comme généralement les
personnes se trouvant dans la même position, aborde - effleure - le fond du
dossier. S’il admet globalement être auteur de violences, il souhaite pouvoir
démontrer que les torts sont partagés et évoque les troubles psychiatriques de
sa compagne pour appuyer cet argument. Le juge l’arrête d’un geste de la main :
ces éléments du dossier ne l’intéressent pas aujourd’hui.
Ce qui frappe
chez Mickaël, c’est son calme, son phrasé posé. Il tente de convaincre les
juges de le libérer comme un investisseur de financer son projet, en essayant
de répondre aux attentes de ceux dont la décision lui importe. Il a compris que
les magistrats aiment les gens « raisonnables » qui se sentent
« concernés ». Les gens polis qui s’expriment sans agressivité.
« Madame
a eu des dents cassées »
Mais la
procureure a le sang-froid et n’analyse cette demande qu’à l’aune des seuls
critères de l’article 144 du Code de procédure pénale sur le placement en
détention provisoire. Pour elle, les critères qui ont justifié son
incarcération « n’ont pas baissé en intensité : Madame a eu des
dents cassées », et il convient de protéger les enfants de faits de
violence. Elle précise que le prévenu est également connu de la justice pour
des faits de violence et d’escroquerie.
Les faits
étant « particulièrement graves », comme ils le sont en
général lorsqu’ils sont appréciés par le procureur en charge de l’affaire, elle
requiert son maintien en détention jusqu’à l’audience au fond.
L’avocat ne
comprend pas : son client a une attestation d’hébergement à l’autre bout de
l’Île-de-France, ce qu’il n’avait pas le 14 février et qui, selon lui,
justifiait son placement en détention provisoire. Mais aujourd’hui ? « On
a une personne insérée professionnellement et on vous demande une mort
professionnelle. Ça fait sept ans qu’ils sont tous les deux au RSA pour
financer ce projet ! » argue-t-il. « Ce sont des faits qui ne
sont pas d’une gravité extraordinaire, et Monsieur a besoin d’être libéré pour
produire des documents afin de préparer sa défense », plaide-t-il. Il
ajoute que Mickaël a entamé une grève de la faim depuis son incarcération.
Les derniers
mots lui reviennent. Il se lève brusquement, marque une pause. « Ça
tourne », s’excuse-t-il. Il énonce à deux reprises la même phrase : je
me représenterai à l’audience, j’ai besoin de sortir pour sauver mon entreprise
et préparer ma défense. Mais le tribunal a préféré suivre la procureure :
Mickaël est maintenu en détention.
Julien Mucchielli