La part de responsabilité des personnes étrangères en France dans la
délinquance est régulièrement sujette à polémique. Si des chiffres montrent
effectivement une surreprésentation, les choses s'avèrent plus complexes et
méritent d'être nuancées.
La sortie du garde des Sceaux
dans le Journal du Dimanche, le 23 mars, n'était pas inédite, mais elle a ravivé
le débat sur les liens entre immigration et délinquance.
En évoquant le renvoi dans
leur pays d'origine des « plus de 19 000 détenus étrangers,
soit 24,5 % de la population carcérale » comme une solution à la surcharge
des prisons françaises, la prise de position de Gérald Darmanin a nourri les
arguments des partisans d'un contrôle plus strict de l'immigration pour faire
baisser l'insécurité.
L'assertion, pas nouvelle, compose depuis longtemps les discours d'une
partie de la droite et du centre mais surtout de l'extrême-droite. De quoi
donner l'idée au musée de l'histoire de l'immigration, à Paris, d'organiser une
table-ronde le mercredi 26 mars au titre un peu provocant : « Serions-nous
plus en sécurité sans immigration ? ».
Des échanges dans le cadre d'un cycle de conférences en forme de fiction
où était imaginée une France sans aucune immigration. De cette discussion
passionnante est justement ressortie la nécessité de dépassionner le sujet. Car
le sujet, c'est un fait, existe bel et bien. Comme l'avait rappelé le ministre
de l'Intérieur Bruno Retailleau sur le plateau de l'émission Complément
d'enquête sur France 2, les personnes étrangères sont
surreprésentées dans les effectifs de la délinquance.
« 38 % des cambriolages sont commis
par des étrangers, 40 % des vols de voitures », illustrait alors le ministre. Des
chiffres confirmés par Jérôme Valette, chercheur au centre d'études
prospectives et d'informations internationales (Cepii), un laboratoire de
recherche en économie rattaché au Premier ministre.
« Les statistiques démontrent
effectivement une surreprésentation des étrangers dans les chiffres de la
délinquance puisqu'ils constituent 17 % des mis en cause, tous crimes et délits
confondus, alors qu'ils ne forment que 8 % de la population », expose-t-il.
Des vagues
d'immigration sans conséquence sur la délinquance
Cette confirmation pourrait sembler contraire à l'idée générale d'une note du Cepii co-réalisée par Jérôme Valette
préalable aux débats sur la dernière loi immigration en mai 2023. Celle-ci
concluait sans détour : « Les études
réalisées dans différents pays concluent sans ambiguïté que les immigrés ne
sont pas à l'origine d'une augmentation des taux d'infraction dans les pays
d'accueil. »
D'après l'étude, les vagues d'immigration n'ont pas d'effets
particuliers sur la délinquance. Alors comment expliquer les statistiques ?
Parce que la situation est plus complexe que la simple comparaison de
pourcentages. Il est d'abord important de tenir compte des ordres de grandeur.
Le fait que les étrangers soient relativement nombreux parmi les délinquants ne
veut pas dire que les étrangers délinquants sont nombreux parmi la population
globale, ces derniers ne constituant qu'une partie des 8 % d'étrangers résidant
en France.
Ensuite, des biais - réfutés par les défenseurs d'une politique
migratoire dure - peuvent expliquer la plus grande propension à commettre des
crimes et délits. « Il existe un tas
de raisons qui font que, mécaniquement, les immigrés se trouvent surreprésentés
dans les statistiques », assure Jérôme Valette.
L'universitaire s'appuie en particulier sur les chiffres des violences
aux biens, comme ceux mobilisés par Bruno Retailleau sur France 2. Il s'agit en
effet des délits pour lesquels les statistiques sont les plus défavorables aux
étrangers. Or ce sont aussi les actes de délinquance, toute population
confondue, qui sont les plus corrélés à la précarité.
En d'autres termes, un étranger ne vole pas parce qu'il est étranger
mais plutôt parce que sa situation matérielle ne lui laisse que peu
d'alternatives. D'où cette recommandation dans la note du Cepii : « Si les étrangers en situation
irrégulière ont une probabilité plus forte de commettre des vols, un meilleur
accès au marché du travail peut résorber cet écart. »
Autre élément d'explication, le risque de discrimination dans la chaîne
pénale. De nombreuses associations antiracistes ou de défense des droits
alertent depuis longtemps sur les biais racistes qui peuvent exister de
l'interpellation au jugement. « Les
missions de police ne sont pas tournées vers la nationalité des personnes,
encore moins pour la justice puisque 80 % des affaires présentées à la justice
sont déjà classées sans suite », écarte Christophe Korell, ancien
officier de police judiciaire qui travaille désormais sur le crime organisé au
ministère de la Justice.
Mais le fonctionnaire reconnaît qu'un biais existe sur certaines
actions. « L'activité de police est
aujourd'hui très tournée vers les quartiers prioritaires qui comptent une part
importante de population étrangère, cela compte statistiquement »,
constate-t-il.
Une inégalité
constatée dans les condamnations
Ce sujet particulièrement délicat pour les institutions reste difficile
à objectiver avec l'interdiction des statistiques ethniques en France. Il
n'empêche, de nombreux sociologues ont travaillé sur les biais qui pouvaient
concerner la justice et mis en exergue des écarts dans la dureté des
condamnations. Jérôme Valette a justement étudié les statistiques de la
Chancellerie en comparant, à âge et sexe égaux, à régions similaires, et pour
les mêmes crimes, les peines prononcées.
Il en ressort que la probabilité d'être condamné à la prison est plus
forte de cinq points de pourcentage pour un étranger que pour un Français. « Cela ne veut pas nécessairement dire
que le jugement traduit une discrimination raciste, avertit le chercheur. L'écart de peine peut par exemple
s'expliquer parce que l'étranger, du fait de ses plus faibles moyens, recourt à
un avocat peut-être moins bon. »
Pour les spécialistes de l'immigration, il apparaît donc primordial de
nuancer les discussions sur le sujet. D'autant plus que les inquiétudes en
matière de sécurité ne sont pas nouvelles. « Au
début du XXe siècle, quand les premiers Italiens arrivent en France, on dit
qu'ils sont une population plus sujette au vol et que les catholiques ne
pourront pas s'intégrer correctement dans le catholicisme français,
rappelle Elyamine Settoul, sociologue rattaché à l'Ecole militaire. Chaque vague d'immigration s'accompagne de
discours angoissés. »
Ces conceptions radicales, teintées de racisme, se sont pour certaines
estompées au fil des décennies à la faveur de l'intégration dans la société
française des différentes vagues d'immigration. Mais cela prend du temps et
semble sans garanties tant certains préjugés demeurent à l'égard de population
étrangère arrivée en France depuis plusieurs décennies.
Pour contrecarrer ces discours, le musée de l'histoire de l'immigration
a tenu à discuter d'un contrepoint à ce sujet de l'insécurité avec ce paradoxe
: l'immigration fournit les rangs de ceux qui travaillent pour la sécurité. « Dans sa tradition de la conscription,
l'armée française a toujours recruté dans les populations immigrées avec l'idée
qu'elle doit représenter la diversité du pays », explique Elyamine
Settoul.
L'armée a ainsi constitué - et constitue toujours - une voie
d'intégration importante. De la même manière, et singulièrement depuis les
années 1990 et les programmes d'emplois-jeunes, la police a elle aussi
accueilli de nombreux agents issus de l'immigration. Enfin, le secteur de la
sécurité privée fonctionne aujourd'hui avec une large majorité de personnes
étrangères. « 95% de nos effectifs
sont issus de l'immigration et la plupart d'entre eux ne sont pas Français,
assure Krimo Hantour, directeur des opérations de la société SPG sécurité. C'est un métier qui recrute et facilement
accessible quand on arrive en France. »
Pour ce cadre, lui-même d'origine étrangère et arrivé en France en 1999,
l'organisation réussie des Jeux olympiques 2024 à Paris n'aurait pas été
possible sans le soutien de cette main-d'œuvre étrangère. Un argument pour
essayer de peser face aux craintes sur l'insécurité.
Louis
Faurent