SOCIÉTÉ

Au musée de l'immigration, le lien entre étrangers et insécurité en débat

Au musée de l'immigration, le lien entre étrangers et insécurité en débat
Publié le 31/03/2025 à 09:59

La part de responsabilité des personnes étrangères en France dans la délinquance est régulièrement sujette à polémique. Si des chiffres montrent effectivement une surreprésentation, les choses s'avèrent plus complexes et méritent d'être nuancées.

La sortie du garde des Sceaux dans le Journal du Dimanche, le 23 mars, n'était pas inédite, mais elle a ravivé le débat sur les liens entre immigration et délinquance.

En évoquant le renvoi dans leur pays d'origine des « plus de 19 000 détenus étrangers, soit 24,5 % de la population carcérale » comme une solution à la surcharge des prisons françaises, la prise de position de Gérald Darmanin a nourri les arguments des partisans d'un contrôle plus strict de l'immigration pour faire baisser l'insécurité.

L'assertion, pas nouvelle, compose depuis longtemps les discours d'une partie de la droite et du centre mais surtout de l'extrême-droite. De quoi donner l'idée au musée de l'histoire de l'immigration, à Paris, d'organiser une table-ronde le mercredi 26 mars au titre un peu provocant : « Serions-nous plus en sécurité sans immigration ? ».

Des échanges dans le cadre d'un cycle de conférences en forme de fiction où était imaginée une France sans aucune immigration. De cette discussion passionnante est justement ressortie la nécessité de dépassionner le sujet. Car le sujet, c'est un fait, existe bel et bien. Comme l'avait rappelé le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau sur le plateau de l'émission Complément d'enquête sur France 2, les personnes étrangères sont surreprésentées dans les effectifs de la délinquance.

« 38 % des cambriolages sont commis par des étrangers, 40 % des vols de voitures », illustrait alors le ministre. Des chiffres confirmés par Jérôme Valette, chercheur au centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii), un laboratoire de recherche en économie rattaché au Premier ministre.

« Les statistiques démontrent effectivement une surreprésentation des étrangers dans les chiffres de la délinquance puisqu'ils constituent 17 % des mis en cause, tous crimes et délits confondus, alors qu'ils ne forment que 8 % de la population », expose-t-il.

Des vagues d'immigration sans conséquence sur la délinquance

Cette confirmation pourrait sembler contraire à l'idée générale d'une note du Cepii co-réalisée par Jérôme Valette préalable aux débats sur la dernière loi immigration en mai 2023. Celle-ci concluait sans détour : « Les études réalisées dans différents pays concluent sans ambiguïté que les immigrés ne sont pas à l'origine d'une augmentation des taux d'infraction dans les pays d'accueil. »

D'après l'étude, les vagues d'immigration n'ont pas d'effets particuliers sur la délinquance. Alors comment expliquer les statistiques ? Parce que la situation est plus complexe que la simple comparaison de pourcentages. Il est d'abord important de tenir compte des ordres de grandeur. Le fait que les étrangers soient relativement nombreux parmi les délinquants ne veut pas dire que les étrangers délinquants sont nombreux parmi la population globale, ces derniers ne constituant qu'une partie des 8 % d'étrangers résidant en France.

Ensuite, des biais - réfutés par les défenseurs d'une politique migratoire dure - peuvent expliquer la plus grande propension à commettre des crimes et délits. « Il existe un tas de raisons qui font que, mécaniquement, les immigrés se trouvent surreprésentés dans les statistiques », assure Jérôme Valette.

L'universitaire s'appuie en particulier sur les chiffres des violences aux biens, comme ceux mobilisés par Bruno Retailleau sur France 2. Il s'agit en effet des délits pour lesquels les statistiques sont les plus défavorables aux étrangers. Or ce sont aussi les actes de délinquance, toute population confondue, qui sont les plus corrélés à la précarité.

En d'autres termes, un étranger ne vole pas parce qu'il est étranger mais plutôt parce que sa situation matérielle ne lui laisse que peu d'alternatives. D'où cette recommandation dans la note du Cepii : « Si les étrangers en situation irrégulière ont une probabilité plus forte de commettre des vols, un meilleur accès au marché du travail peut résorber cet écart. »

Autre élément d'explication, le risque de discrimination dans la chaîne pénale. De nombreuses associations antiracistes ou de défense des droits alertent depuis longtemps sur les biais racistes qui peuvent exister de l'interpellation au jugement. « Les missions de police ne sont pas tournées vers la nationalité des personnes, encore moins pour la justice puisque 80 % des affaires présentées à la justice sont déjà classées sans suite », écarte Christophe Korell, ancien officier de police judiciaire qui travaille désormais sur le crime organisé au ministère de la Justice.

Mais le fonctionnaire reconnaît qu'un biais existe sur certaines actions. « L'activité de police est aujourd'hui très tournée vers les quartiers prioritaires qui comptent une part importante de population étrangère, cela compte statistiquement », constate-t-il.

Une inégalité constatée dans les condamnations

Ce sujet particulièrement délicat pour les institutions reste difficile à objectiver avec l'interdiction des statistiques ethniques en France. Il n'empêche, de nombreux sociologues ont travaillé sur les biais qui pouvaient concerner la justice et mis en exergue des écarts dans la dureté des condamnations. Jérôme Valette a justement étudié les statistiques de la Chancellerie en comparant, à âge et sexe égaux, à régions similaires, et pour les mêmes crimes, les peines prononcées.

Il en ressort que la probabilité d'être condamné à la prison est plus forte de cinq points de pourcentage pour un étranger que pour un Français. « Cela ne veut pas nécessairement dire que le jugement traduit une discrimination raciste, avertit le chercheur. L'écart de peine peut par exemple s'expliquer parce que l'étranger, du fait de ses plus faibles moyens, recourt à un avocat peut-être moins bon. »

Pour les spécialistes de l'immigration, il apparaît donc primordial de nuancer les discussions sur le sujet. D'autant plus que les inquiétudes en matière de sécurité ne sont pas nouvelles. « Au début du XXe siècle, quand les premiers Italiens arrivent en France, on dit qu'ils sont une population plus sujette au vol et que les catholiques ne pourront pas s'intégrer correctement dans le catholicisme français, rappelle Elyamine Settoul, sociologue rattaché à l'Ecole militaire. Chaque vague d'immigration s'accompagne de discours angoissés. »

Ces conceptions radicales, teintées de racisme, se sont pour certaines estompées au fil des décennies à la faveur de l'intégration dans la société française des différentes vagues d'immigration. Mais cela prend du temps et semble sans garanties tant certains préjugés demeurent à l'égard de population étrangère arrivée en France depuis plusieurs décennies.

Pour contrecarrer ces discours, le musée de l'histoire de l'immigration a tenu à discuter d'un contrepoint à ce sujet de l'insécurité avec ce paradoxe : l'immigration fournit les rangs de ceux qui travaillent pour la sécurité. « Dans sa tradition de la conscription, l'armée française a toujours recruté dans les populations immigrées avec l'idée qu'elle doit représenter la diversité du pays », explique Elyamine Settoul.

L'armée a ainsi constitué - et constitue toujours - une voie d'intégration importante. De la même manière, et singulièrement depuis les années 1990 et les programmes d'emplois-jeunes, la police a elle aussi accueilli de nombreux agents issus de l'immigration. Enfin, le secteur de la sécurité privée fonctionne aujourd'hui avec une large majorité de personnes étrangères. « 95% de nos effectifs sont issus de l'immigration et la plupart d'entre eux ne sont pas Français, assure Krimo Hantour, directeur des opérations de la société SPG sécurité. C'est un métier qui recrute et facilement accessible quand on arrive en France. »

Pour ce cadre, lui-même d'origine étrangère et arrivé en France en 1999, l'organisation réussie des Jeux olympiques 2024 à Paris n'aurait pas été possible sans le soutien de cette main-d'œuvre étrangère. Un argument pour essayer de peser face aux craintes sur l'insécurité.

Louis Faurent

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