ÉCONOMIE

Sidérurgie : un plan européen en cours de préparation pour relancer le secteur

Sidérurgie : un plan européen en cours de préparation pour relancer le secteur
Publié le 15/03/2025 à 07:00

L’industrie sidérurgique est un pilier de l’économie européenne, fournissant des secteurs d’activités essentiels, à l’instar de l’automobile et de la défense. Mais depuis plusieurs années, la filière de l’acier est confrontée à une multitude de défis : une baisse globale de la demande, une augmentation de la production mondiale d’acier, mais également un enjeu de décarbonation urgent pour ce secteur fortement émetteur de gaz à effet de serre.

Ce mois de mars est dédié à l’ouverture d’une phase de dialogue et de réflexion sur l’avenir du secteur européen de l’acier, lancée par la Commission européenne. En effet, dès le 26 février dernier, Bruxelles présentait son pacte « pour une industrie propre en faveur de la compétitivité et de la décarbonation ». Ce pacte prévoit notamment une accélération des investissements à destination de l’acier vert européen, à hauteur de 100 milliards d’euros. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait par ailleurs annoncé le lancement, à partir du printemps prochain, d’un « Plan d’action pour l’acier et les métaux ». Puis, le 4 mars dernier, elle réunissait les dirigeants de l’industrie sidérurgique européenne, les partenaires sociaux, ainsi que les parties prenantes pour amorcer la première phase de dialogue.

En guise de préparation à ces réflexions prévues au cours du mois de mars, plusieurs ministres européens de l’Industrie se sont réunis au sommet « sur le futur de l’industrie sidérurgique européenne », le 27 février, à Paris. C’est au terme de cette rencontre qu’a été signée une déclaration conjointe entre la France, l’Espagne, l’Italie, le Luxembourg, la Belgique, la Roumanie et la Slovaquie. À travers celle-ci, les États signataires appellent « à un plan d’action d’urgence pour maintenir l’activité sidérurgique en Europe et conduire la décarbonation de ce secteur », au sein d’une Union européenne qui a été, à l’origine, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA).

Le secteur sidérurgique européen montre de nombreux signes de faiblesse

Le marché européen de l’acier est, depuis plusieurs années, en grande difficulté, confronté à une baisse de sa production à hauteur de 30% depuis 2008. Tout d’abord, les hausses du prix de l’énergie en Europe et du carbone ont causé une importante hausse des coûts de production du secteur. De plus, la surcapacité mondiale croissante (et chinoise, notamment), a, quant à elle, accru la concurrence au sein de ce secteur. Une concurrence étrangère qui jouit de coûts de production moindres par rapport aux opérateurs européens et qui n’était pas soumise aux règlementations environnementales européennes, plus strictes. Selon Alain Le Grix de la Salle, le nouveau président d’ArcelorMittal France, cette surcapacité mondiale représenterait près de 600 millions de tonnes de production annuelle, soit 4 à 5 fois plus que la production européenne. De quoi provoquer une baisse significative du prix de l’acier.

Enfin, la réduction générale de la consommation européenne d’acier, plutôt tournée vers les marchés sidérurgiques étrangers plus compétitifs, a participé à la déstabilisation de la filière européenne. D'après Geert Van Poelvoorde, le directeur général d’ArcelorMittal Europe, « en 2018, la hausse des importations de produits finis en acier a atteint un record de +12 %, dans un marché qui a augmenté de seulement 3,3 % ». En conséquence, 100 000 emplois ont été supprimés dans le secteur de l’acier ces dernières années, tandis que la sidérurgie souffre d’un manque d’investissements dans les projets d’acier plus propre, pourtant jugés nécessaires par Bruxelles pour atteindre les objectifs de décarbonation.

Et malgré ces difficultés, l’industrie sidérurgique est fondamentale dans l’équilibre économique européen. Le secteur fournit des aciers indispensables à certaines industries, telles que l’automobile (qui représente un quart de la consommation européenne d’acier), la défense, l’aéronautique ou encore la construction. La sidérurgie est aussi au cœur de nombreuses économies régionales, puisque le secteur emploie plus de 2,5 millions de personnes dans l’Union européenne et représente 500 sites de production dans 22 États membres. Au total, l’activité sidérurgique contribue à environ 80 milliards d’euros du PIB de l’Union européenne, selon Bruxelles.

Pour une protection du secteur sidérurgique à l’égard de la concurrence déloyale

L’objectif du sommet organisé à Paris à la fin du mois de février était d’établir une « réflexion pour élaborer une feuille de route ambitieuse » afin de développer « une industrie propre en Europe », mais aussi « d’attirer les investissements et de préserver la présence d’industries énergo-intensives sur le continent ». Les États participants à cet évènement ont appelé l’Europe à prendre diverses mesures d’urgence « pour renforcer les instruments de défense commerciale » afin « d’assurer aux sidérurgistes européens un cadre de concurrence internationale loyal et équitable ». C’est dans ce cadre que les ministres européens présents à ce sommet ont signé une déclaration conjointe qui énumère une multitude de mesures proposées à l’Union européenne.

Parmi ces mesures, les États signataires défendent un renforcement des instruments de défense commerciale. Pour ce faire, ils préconisent une mobilisation « complète et accélérée » des instruments anti-dumping et anti-subventions, afin de protéger l’industrie sidérurgique des importations faisant l’objet d’une concurrence déloyale. Une amélioration rapide des mesures de sauvegarde actuellement en vigueur au sein de l’Union européenne a par ailleurs été abordée. Cette proposition fait référence à la possibilité de réviser les quotas d’importation définis par l’Union européenne dans le but de les rendre « mieux adaptés à l’évolution de la demande européenne », ont insisté les États signataires de la déclaration conjointe.

Cette mesure de sauvegarde avait été instituée à l’encontre de certains produits sidérurgiques par le règlement 2019/159 du 31 janvier 2019. Ce dernier prévoit des contingents tarifaires sur 26 catégories de produits en acier qui peuvent être importés sans droits de douane additionnels, dans la limite des volumes ouverts par lesdits contingents tarifaires. Si un opérateur souhaite aller au-delà des volumes définis au préalable, il devra s’acquitter d’un droit de douane additionnel à hauteur de 25%. Mais cette mesure de sauvegarde arrivera à échéance dès le mois de juin 2026 et ne sera plus renouvelable. L’Union européenne doit alors concevoir « une solution pour protéger l’industrie sidérurgique », en prenant en compte l’ensemble des parties prenantes, à savoir les producteurs, les utilisateurs, les importateurs et les consommateurs d’acier, ont précisé les ministres européens de la déclaration conjointe.

Plusieurs propositions pour une décarbonation du secteur

Au-delà de ses difficultés financières, l’industrie sidérurgique est responsable de près de 6% des émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne, soit 221 millions de tonnes équivalent CO2 (MtCO2eq) par an. De plus, le secteur est « le plus gros émetteur du secteur industriel, responsable de près d’un quart des émissions industrielles européennes », selon une étude de l’Institut français des relations internationales (IFRI), publiée en 2023. La décarbonation de ce secteur d’activité fait ainsi partie des enjeux cruciaux auxquels l’Union doit faire face. C’est pourquoi les États signataires de la déclaration conjointe ont proposé des mesures « structurelles » en faveur de la décarbonation de la sidérurgie européenne, tout en entendant assurer sa compétitivité.

Parmi ces propositions, les États signataires demandent que l’Union européenne garantisse un approvisionnement énergétique « stable et sûr », en plus d’un coût de l’énergie « compétitif » au sein de la communauté, à destination des entreprises énergivores et « exposées à la concurrence internationale ». Ils préconisent également une sécurisation de l’accès aux matières premières et la mise en place de contrôles plus efficaces des exportations de ferrailles hors du Vieux continent. L’Union européenne est aussi appelée à impulser une industrie sidérurgique « bas carbone et circulaire » grâce au développement de la recherche en faveur d’un recyclage de ferraille plus efficace, notamment par le biais de son Fonds pour l’innovation.

Une piste pourrait par ailleurs être étudiée, selon les propositions de la déclaration conjointe, du côté du financement de projets de décarbonation et d’électrification de l’industrie sidérurgique. Pour ce faire, l’Union européenne doit « évaluer les besoins de financement public et privé », mais aussi « proposer de nouvelles voies de financement ». Enfin, les ministres européens signataires expliquent soutenir « le développement de marchés publics verts dans toute l’Union européenne qui obligeraient, par exemple, l’utilisation d’un pourcentage d’acier vert dans les infrastructures publiques et la construction ».

Le MACF, entreprise en compte des objectifs de décarbonation et de protection de l’acier européen

L’une des propositions phares de la déclaration conjointe en faveur de la décarbonation du secteur est l’amélioration du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). Il s’agit d’un instrument réglementaire européen permettant de soumettre les produits importés dans le territoire douanier de l’Union européenne à une tarification du carbone équivalente à celle appliquée aux industriels européens fabriquant ces produits. Ce dispositif a été créé dans le but de lutter contre les fuites de carbone, c’est-à-dire le déplacement d’industries émettrices de gaz à effet de serre hors de la zone de l’Union européenne afin d’éviter les taxations et les normes environnementales qui y sont plus strictes. Le MACF entend ainsi atténuer la perte de compétitivité de la production européenne face à la concurrence établie en dehors de la zone UE, tout en restreignant les risques de délocalisation de la filière et de désindustrialisation du Vieux continent.

Lorsque le marché carbone européen (un système d’échange de quotas carbone entre industries, dans le but de favoriser une baisse globale des émissions de gaz à effet de serre de l’industrie européenne) a été instauré en 2005, des quotas gratuits étaient alloués dès les premières phases du projet. Ils permettaient au nouveau marché carbone de ne pas peser trop lourd sur les coûts des industries et ainsi garantir leur compétitivité tout en luttant contre les fuites de carbone. Cette mesure était aussi un moyen de laisser le temps aux opérateurs d’appréhender les rouages et le fonctionnement du tout nouveau système d’échange de quotas d’émission de l’UE (SEQE-UE). Or, 15 ans plus tard, les quotas gratuits ont révélé leurs limites : les réductions d’émissions de gaz à effet de serre ont été plus faibles pour les secteurs industriels que pour le secteur de la production d’électricité, surtout en 2022, avec un prix du carbone inférieur à 30€/tCO2, selon le ministère de la Transition écologique.

Le MACF est alors apparu comme la solution permettant de supprimer les allocations de quotas gratuits tout en maintenant la compétitivité de l’industrie européenne. En effet, ce nouveau mécanisme est présenté par le ministère de la Transition écologique comme la solution « indissociable de la disparition progressive des quotas gratuits dans le SEQE-UE ». L’accord encadrant le MACF a finalement été conclu en trilogue au cours du mois de décembre 2022, avant la publication du texte définitif (règlement 2023/956), en mai 2023. Dans un premier temps, le MACF s’applique à certaines marchandises « fortement exposées au risque de fuite de carbone », telles que l’acier, le ciment, l’aluminium, l’engrais azoté ou encore l’hydrogène. Ces secteurs « représentent en cumulé environ la moitié des émissions industrielles dans l’Union européenne », selon le ministère de la Transition écologique. Le prochain rendez-vous pour la suite du dialogue sur l’avenir du secteur sidérurgique est donné pour le 19 mars prochain. Ursula von der Leyen a missionné le vice-président exécutif de la Commission européenne chargé de la stratégie industrielle, Stéphane Séjourné, pour présenter ce jour les termes du plan d’action en faveur de l’industrie sidérurgique.

Inès Guiza


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