Les violences contre les agents de sécurité, notamment
dans les discothèques et les grandes surfaces du secteur de la distribution,
ont atteint un niveau important. Face à l’absence de statistiques précises et à
la difficulté de porter plainte, les vigiles réclament des mesures concrètes de
protection. Par exemple, l’installation de caméras piétons ou simplement
l’application des circonstances aggravantes prévues par la loi.
Les
agents de sécurité, dont les « videurs », sont trop souvent la cible d’agressions
violentes, voire mortelles. Parmi les derniers exemples tragiques en date, le
meurtre par arme à feu le 18 janvier 2025 d’un agent de 37 ans, dans une
discothèque du quartier de la Valentine, à Marseille.
« Dans
les boîtes de nuit, c’est malheureusement presque toujours le même scénario qui
se répète », déplore Cédric Paulin,
secrétaire général du Groupement des entreprises de sécurité (GES), une
organisation professionnelle qui représente les entreprises de ce secteur. «
Quand une personne est éconduite pour mauvais comportements ou une ivresse trop
importante, soit elle frappe au moment de partir, soit elle revient une heure
plus tard et potentiellement avec une arme. »
Mais
cette violence n’est pas nouvelle. « Des agressions, voire des meurtres
d’agents de sécurité, il y en a toujours eu. Ce genre de drames se produisait
déjà dans les années 1980 ou 1990 », poursuit-il. « Globalement, on ne
peut donc pas parler d’une recrudescence des violences, mais plutôt d’un niveau
élevé qui perdure, tant pour les boîtes de nuit que dans le secteur
événementiel comme la sécurité dans les stades. »
Toutefois,
la situation semble se dégrader en ce qui concerne précisément les agents
travaillant dans les magasins et la grande distribution. La crise économique
que traverse le secteur, depuis la période Covid, pousse les gestionnaires à
des réductions d’effectifs. « Bien souvent, on se retrouve seul pour
appréhender une personne suspectée de vol dans un magasin, quand nous étions au
moins deux auparavant », témoigne Florent Le Coq, agent de sécurité dans la
Drôme et négociateur de la branche prévention-sécurité pour la CGT. « Or,
quand nous sommes seuls, il est très facile de se retrouver en infériorité
numérique et c’est dans ces situations qu’il y a le plus d’agressions. »
« Nous
essayons seulement de faire notre travail, mais procéder à une interpellation
avec notre corps, c’est souvent prendre des coups », déplore Florent Le Coq. Cependant, dans la majorité des
cas, il s’agit d’agressions verbales et de menaces, ce qui reste grave et
impactant pour les agents. « Quand quelqu’un menace de vous attendre à la
sortie du travail, cela peut vous trotter toute la journée dans la tête et être
extrêmement stressant. »
Tous les
agents de sécurité doivent être titulaires d’une carte professionnelle délivrée
par le Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), après une formation
certifiée.
Dans les
boîtes de nuit, 80 % des agents de sécurité sont employés directement par
l’établissement, en tant que service interne. Ils ne sont pas salariés
d’entreprises de sécurité privée et relèvent de la convention collective des
cafés et restaurants, sauf dans les grandes discothèques où un prestataire de
sécurité peut être engagé.
Absence de statistiques précises
Mais
recrudescence ou non, la violence doit être contenue et les agents protégés.
Or, il est très difficile de mesurer l’ampleur du phénomène, car il n'existe
actuellement presque aucune statistique sur les agressions d’agents de
sécurité.
Interrogés
par le JSS, ni le ministère de la Justice, ni le Cnaps ne sont en mesure de
fournir des données sur le sujet. Les seules statistiques disponibles sont
celles de l’Observatoire des métiers de la sécurité privée dont le dernier
rapport, publié en octobre 2023, montre une augmentation des agressions depuis
2019, mais une baisse sur un temps plus long.
En 2022,
3 % des salariés du secteur ont été agressés physiquement, contre 2 % en 2021
et 1 % en 2020. C’est toutefois moins qu’en 2013, où 4 % d’entre eux avaient
été victimes d’agressions physiques. Les agressions verbales suivent à peu près
la même tendance, avec environ 27 % d’agents victimes en 2022 et 2021 contre 10
% en 2019, ce qui est moins qu’en 2013 (33 %).
L’absence
de statistiques plus précises, récentes et « officielles » est un problème
récurrent pointé par les professionnels du secteur. « Nous ne connaissons
pas encore assez le phénomène des agressions d’agents de sécurité. Or, sans
données fines sur le nombre de violences, comment savoir précisément quelles
mesures de protection mettre en place ? », souligne Cédric Paulin.
Selon
lui, la sécurité privée est probablement un des secteurs les plus touchés par
les agressions, mais le manque de données complètes empêche toute comparaison
fiable avec d’autres professions. « Il y a 210 000 agents de sécurité privée
en France. Il serait essentiel de pouvoir calculer le nombre d’agressions pour
1 000 agents, afin d’avoir une vision claire de la situation. »
«
L’absence de connaissance du phénomène des agressions vis-à-vis des agents de
sécurité privée n’est pas inéluctable. Les pouvoirs publics, sur d’autres
domaines (policiers, gendarmes, pompiers), y parviennent en collationnant des
données, notamment judiciaires »,
insiste le secrétaire général du Groupement des entreprises de sécurité. Ce
calcul doit pouvoir se faire à partir des données de la police, des dépôts de
plaintes et des condamnations, en faisant remonter l’information à chaque fois
que cela touche une personne titulaire d’une carte professionnelle d’agent de
sécurité.
Ce
constat est partagé par Florent Le Coq : « Nous avons besoin de statistiques
solides sur lesquelles nous appuyer. Ce serait un levier pour interpeller le
ministère et exiger des mesures concrètes. C’est l’une des principales
revendications de la profession. »
Indépendamment
du déficit de données, le niveau de violence sur le terrain reste très élevé et
les représentants des agents demandent la mise en place de différentes mesures
de protection.
Crainte de déposer plainte
Le
manque de statistiques sur les violences est accentué par un autre phénomène :
la réticence des agents de sécurité à déposer plainte. D’après Florent Le Coq,
beaucoup d’agents de sécurité n’osent pas porter plainte après une agression
verbale ou physique. Cela conduirait à une sous-déclaration des incidents. «
Pour les agents, porter plainte, c'est prendre le risque que l’agresseur dépose
à son tour une plainte contre eux, créant ainsi une situation de parole contre
parole », explique-t-il.
Sur le
terrain, cette stratégie est « quasi systématique » de la part des
agresseurs présumés, assure Florent Le Coq. Avec une plainte contre soi,
l’agent peut se retrouver avec un casier judiciaire en cas de jugement. «
Or, si l’agent a un casier, il ne peut plus exercer son métier. »
En
outre, un agent ne peut pas quitter son poste pour aller porter plainte. «
Il doit se rendre au commissariat sur son temps libre et cela en décourage
beaucoup au vu des délais d’attente », ajoute Florent Le Coq.
Pourtant,
la loi sur la sécurité globale de 2021 a créé une circonstance aggravante pour
les agressions physiques et verbales à l’encontre des agents de sécurité. Les
peines encourues doivent donc être théoriquement plus sévères. Mais les
représentants de la profession expliquent ne pas savoir si cette disposition de
la loi a été appliquée dans des jugements, malgré un courrier adressé l’année
dernière au ministère de la Justice par le Groupement des entreprises de
sécurité. « Cette mesure de protection juridique a été longtemps une
revendication des syndicats. Aujourd’hui, nous demandons que son application
soit réellement effective pour dissuader les potentiels agresseurs »,
souligne Cédric Paulin.
Caméras piétons
Parmi
les autres revendications, le Groupement des entreprises de sécurité réclame
l’autorisation d’équiper les agents de caméras piétons. Ces petites caméras se
fixent à la poitrine ou à l’épaule pour enregistrer les interventions.
« Nous
demandons à ce que les agents de sécurité puissent en être équipés dans tous
les lieux qui accueillent du public, de la grande distribution aux discothèques
», indique Cédric Paulin. « Ces caméras ont un double
effet : elles dissuadent les agresseurs potentiels et, en cas d’agression,
elles fournissent un élément supplémentaire de preuve ou de contexte. Leur
efficacité a été prouvée dans d’autres secteurs professionnels où elles ont été
déployées, comme dans les polices municipales. »
Si cette
mesure fait partie des revendications permanentes du GES, le port de la caméra
n’est actuellement pas autorisé par la loi. « Nous avions déjà demandé son
introduction dans la loi sur la sécurité globale de 2021, mais sans succès.
Nous espérons que cette mesure sera incluse dans une nouvelle législation sur
la sécurité, aujourd’hui nécessaire pour mieux protéger les agents »,
ajoute Cédric Paulin.
Une
autre revendication du GES est de faciliter l’accès à la profession par la mise
en place de formations par alternance, avec une carte professionnelle pour les
alternants, ce qui doit permettre de répondre aux besoins croissants de
main-d’œuvre.
Par
ailleurs, l’organisation professionnelle ne voit pas l’armement des agents
comme une solution. « Ce n’est pas cela qui règlera le problème. Cela risque
plutôt de faire monter en tension les éléments. En outre, cela demande de la
formation initiale et continue. »
En
définitive, les recommandations sont claires : « appliquer les
circonstances aggravantes prévues dans la loi de 2021 et équiper les agents de
caméras piétons pour dissuader efficacement les agresseurs potentiels »,
résume Cédric Paulin.
Pour
Florent Le Coq, la priorité est de rendre obligatoire la présence d’au moins
deux agents pour procéder à une interpellation, en particulier dans les
magasins en cas de suspicion de vols. « Les agents ne doivent plus se
retrouver seuls », insiste-t-il. Même si être exposé à des situations de
violence fait partie intégrante du métier, les agents de sécurité sur le
terrain espèrent réduire au maximum les risques, ce qui n’est pas le cas
aujourd’hui.
Sylvain Labaune