SOCIÉTÉ

Santé, maternité, inégalités… Les avocates du barreau de Paris en quête de solutions

Santé, maternité, inégalités… Les avocates du barreau de Paris en quête de solutions
La vice-bâtonnière a dévoilé un projet de microcrèche pour les parents du barreau @ Ordre de Paris
Publié le 11/03/2025 à 16:11

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le barreau de Paris organisait, jeudi 6 mars, une conférence sur la santé des femmes entrepreneuses et professionnelles réglementées. Dans l’auditorium, une majorité de femmes, pour la plupart des avocates. Maternité, cancer, ménopause, endométriose… Les professionnelles libérales traversent, comme toutes les femmes, ces « grands moments de vie », qui mettent souvent en péril leur activité professionnelle et leur santé mentale.

Décidément, non, les femmes ne sont pas « des hommes comme les autres ». Pour la sénatrice PS Laurence Rossignol, vice-présidente de la délégation aux droits des femmes, qui ouvre la conférence ce matin-là, il faut l’affirmer haut et fort : « Les femmes traversent des difficultés spécifiques tout au long de leur vie, et c’est au monde du travail de s’adapter. Nous devons repenser notre approche. » Fini, le temps où les femmes intégraient le monde du travail en se faisant discrètes, en invisibilisant leurs difficultés dans un monde masculin. « En matière de santé, la spécificité d’être une femme, à la fois cela ne change rien et cela change tout », poursuit l’ancienne ministre des Droits des femmes, pour qui ce colloque est « une évidence ».

« On pourrait croire que les problèmes de santé des femmes relèvent de l’intime, mais ils affectent des carrières », soutient en introduction Vanessa Bousardo, vice-bâtonnière du barreau de Paris. Près d’un avocat sur quatre quitte en effet la profession avant ses 10 années d’exercices, et ce sont en grande majorité des femmes. Vanessa Bousardo complète : « Aucune femme ne doit avoir à quitter sa profession pour ces raisons. Cette enquête, nous l’avons menée parce qu’il y a encore beaucoup de non-dits. »

En février, le barreau de Paris avait en effet lancé une étude sur la santé des avocats et avocates parisien, avec comme objectif de proposer « des solutions concrètes » pour améliorer leur qualité de vie au travail. Les résultats, dévoilés ce matin-là par Benjamin Huet, directeur de clientèle d’Harris Interactive, brossent le portrait d’un métier « pressurisant », qui comporte de réels risques de troubles liés au stress et à l’anxiété. « Un constat plus vrai chez les femmes, précise l’intervenant. Elles sont plus sujettes à l’épuisement émotionnel ». Chez les avocates, les arrêts maladies sont plus nombreux que chez leurs confrères. Et pour un tiers des femmes interrogées, les douleurs menstruelles ont un impact sur leur vie professionnelle.

Mais ces sujets sont encore « tabous », pointe Benjamin Huet : l’enquête montre aussi que les avocates ont des difficultés à parler de leurs problèmes de santé à leurs confrères ou au sein de leurs cabinets. Pourtant, des pistes d’amélioration existent : beaucoup de répondantes ont déclaré qu’elles recevaient du « soutien » de leur hiérarchie ou de leurs collègues lorsqu’elles évoquaient leurs difficultés.

« Le défi principal, c’est la solitude »

Les échanges s’ouvrent sur une première table ronde, animée par Anne-Cécile Sarfati, journaliste et ancienne avocate. Face à l’auditoire, les témoignages se succèdent, et au fil des discussions, un état des lieux de la santé des femmes entrepreneuses se dessine. Les situations, bien que différentes, se rejoignent sur un point : pour les femmes libérales, prendre soin de soi n’est pas forcément une pratique acquise. « Le défi principal, c’est la solitude, estime Aminata Niakaté, avocate au barreau de Paris et présidente de la commission Parité-Égalité de l’UNAPL. Quand on exerce seule, c’est très difficile de s’arrêter. Et dès que la maternité arrive, les revenus baissent ». La solution, ne pas s’arrêter ? « En cas de maladie très courte, beaucoup ne le font pas », souligne Aminata Niakaté.

Et même quand la maladie grave survient, les arrêts prolongés ne sont pas forcément dans les mœurs des professionnelles. C’est le témoignage de Laura Dufresne, avocate associée et co-fondatrice de ShiftHer, un club féminin dédié aux entrepreneuses, qui vient éclairer l’ampleur du phénomène : « J’ai été diagnostiquée d’un cancer du sein à 36 ans. Il n’y a pas de procédures prévues, dans ces cas-là, dans les cabinets. Les associés pensent que ce n’est pas à eux de gérer, qu’il y a des instances pour cela. Je ne me suis pas arrêtée pendant toute la durée du traitement. Une infirmière venait tous les jours au bureau me faire ma piqûre. »

Une table ronde animée par Anne-Cécile Sarfati a dressé un état des lieux de la santé des femmes entrepreneuses 

Gilles Lazimi, médecin généraliste et membre du haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, confirme : « En médecine, on revient de très loin en termes de reconnaissance de la souffrance des patientes. Elle ne tient pas compte de la vie réelle des femmes et de leurs prédispositions génétiques. Il faut éduquer les médecins, mais aussi les patientes. »

La discussion porte aussi sur les congés maternités, les longues maladies, l’endométriose. Comment venir plaider correctement, quand on se tort de douleur, ou encore quand on a fait une fausse couche la veille ? C’est bien aux structures et aux instances professionnels de proposer des solutions durables. Et au monde politique de s’emparer également de la santé des femmes qui travaillent.

Au monde du travail de s’adapter

La deuxième table ronde est orientée « solutions ». Laurence Rossignol est de retour sur scène, entourée de Carine Kraus, directrice de l’engagement chez Carrefour, Bertille Flory, coach d’entreprises et militante contre l’endométriose, et Sabrina Kemel, avocate spécialiste du droit du travail. Cette dernière évoque son parcours PMA, rendu compliqué par son quotidien intense au sein d’un grand cabinet parisien. Elle évoque le dispositif « Soutien diligence » du barreau, qui permet à tout avocat en arrêt maladie de se faire remplacer pour les procédures qui ne peuvent pas attendre. Mais elle déplore « certains magistrats » qui refusent les renvois, même lorsque les avocats ont un grave problème de santé. Et parfois, « les avocates plaident encore, alors qu’elles sont enceintes jusqu’aux yeux ».

Comment aller plus loin, autant au niveau législatif que sur le terrain ? Chez Carrefour, qui a mis en place un congé endométriose, les solutions sont venues des salariées elles-mêmes. Une mesure qui n’est pas « militante », selon Carine Kraus, mais qui relève juste du bon sens : le mieux-être au travail aide à la productivité. Les salariées de chez Carrefour bénéficient de 12 congés annuels pour endométriose, et de trois en cas de fausse couche. Elles ont aussi droit à trois journées si elles suivent un parcours PMA, pour l’implantation de leur embryon. Ces dispositifs sont bien reçus, « même par les hommes et les cadres », détaille la directrice.

Mais cet état d’esprit est loin d’être acquis partout, et surtout chez ceux qui votent les lois. Laurence Rossignol, qui a déposé une proposition de loi en faveur d’un congé pour les règles douloureuses, a vu son texte refusé avec des arguments liés à la « stigmatisation », regrette-t-elle. « Des opposants qui s’intéressaient tout d’un coup à la question du féminisme, alors qu’on ne les entendait jamais sur ces thématiques auparavant. » Les rires résonnent, mais on sent l’amertume dans l’auditoire. « Les femmes, au travail, serrent les dents. Et ne parlons pas de la ménopause, et de tous ses symptômes invisibles. Aux femmes d’imposer au monde du travail ces données », exprime la sénatrice.

C’est donc « un chemin encore long à parcourir » qui attend les femmes des professions libérales. « Mais nous croyons aux petits pas », argumente Vanessa Bousardo à l’approche de la fin de la conférence. La vice-bâtonnière de Paris annonce les dernières mesures mises en place par le barreau de Paris, notamment le vote de mesures relatives à la PMA : depuis le 1er janvier 2025, les avocates peuvent bénéficier d’une indemnisation en cas d’arrêt de travail lié à une fausse couche ou à un parcours de procréation médicalement assistée (PMA). L’avocate dévoile enfin le projet d’une micro-crèche, qui verra le jour dans le 17e arrondissement, destinée à tous les parents membres du barreau. La recherche d’un prestataire est en cours.

Mylène Hassany

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