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Quel prix Nobel fut douloureusement confronté à la justice ?

Quel prix Nobel fut douloureusement confronté à la justice ?
Portrait d'Élie Wiesel, exposé dans sa maison natale à Sighetu en Roumanie. (c) Étienne Madranges
Publié le 02/03/2025 à 07:00

EMPREINTES D'HISTOIRE.  Il a sa place dans toutes les chroniques culturelles, et dans toutes les langues. Écrivain, journaliste, philosophe, professeur d’université, il a connu le pire lors de sa déportation dans les camps d’extermination où il a perdu les siens. Il a connu le meilleur en recevant le prix Nobel de la Paix. Décédé en 2016, c’est un grand témoin de son temps et de la justice, une grande voix de la mémoire de la Shoah, que notre chroniqueur nous invite ici à redécouvrir.

Élie Wiezel naît en 1928 dans une famille juive à Sighetu* dans la région des Maramures. Cette contrée de Transylvanie située à la frontière ukrainienne au pied des Carpates, dont le nom est parfois francisé en Marmatie, après avoir longtemps été sous souveraineté hongroise, a été rattachée à la Roumanie en 1920 par le traité de Trianon paraphé à Versailles afin de signer la paix entre la Hongrie et les Alliés.

Un Juif orthodoxe chez les Chrétiens orthodoxes

La communauté juive s’est installée à Sighetu au XVIIe siècle. Forte de 5000 membres en 1910, elle en comprendra 10 000 en 1941. La ville est le centre de différents mouvements, dont principalement le hassidisme, un courant de dévotion pieuse à Dieu, très populaire dans les communautés israélites des pays de l’Est.

La majorité des juifs y sont pauvres, mais ils ont une vie culturelle très riche et disposent de « yeshivot » (écoles talmudiques) et de bibliothèques dynamiques. Ils peuvent se retrouver dans une douzaine de synagogues.

La famille Wiezel, d’origine hongroise, est très pratiquante et n’hésite pas à aller de nuit à la synagogue « pour pleurer sur la destruction du Temple ». Le jeune Élie est passionné par le Talmud, la Kabbale, la théologie et la littérature.


La maison natale d’Élie Wiezel à Sighetu en Roumanie, transformée en 2003 en musée et lieu de mémoire. © Étienne Madranges

Déporté pour être « génocidé » … mourir ou voir mourir

Au printemps 1944, les Allemands décident de déporter les Juifs de Sighetu après avoir confisqué leurs biens. Ils dépouillent les membres de la famille Wiezel de tous leurs objets et les enferment dans un wagon à bestiaux avec 80 autres coreligionnaires.

Le jeune Élie, âgé de 15 ans, se retrouve avec les siens à Auschwitz puis Buchenwald. Ses parents et sa sœur n’y survivront pas. Il se révolte intérieurement, lui le « mystique de jadis » qui se sent en colère contre Dieu « qui nous a élus parmi les peuples pour être torturés jour et nuit, pour voir nos pères, nos mères, nos frères finir au crématoireLoué soit ton saint nom, Toi qui nous as choisis pour être égorgés sur ton autel… »


Vues du camp d’extermination d’Auschwitz (Pologne). © Étienne Madranges

Survivant, libéré, mais apatride

Libéré par les Américains après une année de calvaire, il est envoyé en Normandie dans un préventorium de l’Eure. Il passe 10 ans en France, étudie à la Sorbonne, se lie d’amitié avec François Mauriac puis avec Golda Meir. On le considère comme apatride. Il voyage et rencontre des personnalités internationales.

Il publie en 1955 un bref ouvrage, « La Nuit », écrit en yiddish vernaculaire puis traduit en français, premier volume d’une trilogie avec « L’Aube » et « Le Jour », et premier ouvrage d’une série de nombreux romans, contes et essais. Dans « La Nuit », roman autobiographique aux phrases brèves exemptes de grandiloquence, il écrit : « Jamais je n'oublierai les petits visages des enfants dont j'avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet ». Il révèle plus tard que le véritable thème de « La Nuit » est celui du sacrifice d'Isaac, le thème fondateur de l'histoire juive.

Il est honoré partout dans le monde, recevant les décorations et les distinctions les plus élevées en Europe et aux États-Unis, se voyant proposer la présidence de l’État d’Israël qu’il refuse, multipliant ses interventions auprès des présidents américains dans le cadre des confits armés qui secouent la planète.

Un survivant de la Shoah silencieux au procès Eichmann

Membre du parti national-socialiste depuis 1932, le SS Adolf Eichman est en Autriche le spécialiste des « affaires juives ». Nommé à Berlin pendant la guerre, il organise la déportation et le massacre de centaines de milliers de Juifs. En 1945, ayant pris une fausse identité, il réussit à rejoindre l’Argentine. En 1960, il est retrouvé par les services secrets israéliens, enlevé et conduit à Jérusalem pour y être jugé.


Vue de Jérusalem, ville où fut jugé Adolf Eichmann. © Étienne Madranges

Le procès d’Adolf Eichmann, très médiatisé, crée une onde de choc mondiale. C’est, après Nuremberg, le premier grand procès qui donne la parole aux victimes et leur permet d’être confrontées à un responsable de haut rang des atrocités de l’Holocauste. L’Histoire prend enfin le temps de juger avec du recul.

Élie Wiezel avait vu Eichmann lorsque ce dernier était venu superviser la déportation dans sa ville de Sighetu. Il dit : « J’étais le dernier à quitter cette petite ville. Eichmann avait l’air triste, car il regrettait que le travail fût fini ». Il n’est pas appelé à témoigner, mais décide d’assister, silencieux, au procès afin de revoir le bourreau de sa famille.

Il raconte plus tard :

« Je n’entendais rien… Je ne faisais que regarder.
Je pensais qu’il avait 3 yeux, 5 bras. Une personne associée à tant de…
Et pourtant, il était normal. Il mangeait bien, rêvait bien, dormait bien.
Je l’ai vu, je l’ai compris. Je me haïssais un peu moi. Je m’en voulais d’être encore en vie... Ce sentiment de culpabilité qui envahit tous les survivants.
J’étais destiné à mourir. J’étais faible. Je n’ai jamais eu une ration supplémentaire.
Je m’en voulais face à Eichmann. Ce sentiment me dérange encore.

Eichmann est exécuté le 31 mai 1962 par pendaison dans sa prison. Wiezel devient citoyen américain en 1963 et obtient une chaire de professeur à l’université de Boston, enseignant les sciences humaines.

Un prix Nobel témoigne au procès Barbie

Élie Wiezel obtient le prix Nobel de la Paix en 1986. L’année suivante s’ouvre à Lyon le procès de Klaus Barbie, poursuivi pour les infractions imprescriptibles de crimes contre l’humanité.

Klaus Barbie, officier SS, surnommé « le boucher de Lyon », réussit à se cacher pendant 40 ans en Amérique du Sud. Extradé de Bolivie vers la France en 1983, il est inculpé de crimes contre l’humanité pour avoir organisé une grande rafle d’israélites, la rafle des enfants d’Izieu, des convois de déportés et des actes de torture sur des résistants.

Le palais de justice historique de Lyon est aménagé afin de permettre en 1987 l’organisation d’un procès filmé au cours duquel, pendant presque deux mois, 113 parties civiles et 39 avocats seront confrontés à l’accusé, en présence de centaines de journalistes du monde entier.

La grande salle des pas perdus y devient une grande salle d’audience éphémère. Barbie refuse d’assister à son procès après les premières lectures. De nombreux témoins sont appelés à la barre.

Le tortionnaire est d’abord incarcéré, sur l‘ordre de Robert Badinter, à la prison du fort Montluc, là où il a fait torturer des résistants. Il est condamné à la réclusion à perpétuité en juillet 1987. Il meurt à la prison Saint Joseph de Lyon en 1991.


Le Garde des Sceaux Robert Badinter avait demandé que Klaus Barbie fût incarcéré à la prison du fort Montluc à Lyon (ci-dessus), là où il avait fait souffrir tant de résistants. © Étienne Madranges

Lors de ce procès, Wiezel, encouragé par son aura mondiale, ne peut rester silencieux : « Le Juif que je suis, doit parler au nom de la mémoire ». Sollicité par la communauté juive de Lyon, il témoigne calmement en homme de devoir. Il explique son incapacité à expliquer une guerre contre des enfants, l’anéantissement d’un peuple par une nation éduquée… Il évite d’évoquer sa famille exterminée… « pour ne pas pleurer ».

Il expose : « Comment dire la douleur muette d'une petite fille et les cortèges infinis traversant le paysage polonais ou ukrainien, femmes, enfants, rabbins, en marche vers la mort ? Non, je ne peux pas. Et parce que je suis écrivain et enseignant, je ne comprends pas comment le peuple le plus éduqué de l'Europe a pu faire cela. »

Il se révolte contre les négationnistes… et contre Maître Vergès, avocat de Barbie, qui l’interroge sur ce qu’il pense du massacre de Mi Lai perpétré par les Américains au Vietnam.

Il conclut : « Toutes les victimes de Hitler n'étaient pas juives. Mais tous les juifs étaient des victimes. »

Un humaniste attentif au procès Papon

Maurice Papon, ancien préfet de police et ancien ministre sous la Ve République, avait été haut fonctionnaire à la préfecture de Bordeaux pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1981, on découvre sa participation à la déportation de Juifs bordelais vers l’Allemagne. Il demande la constitution d’un jury d’honneur, mais est néanmoins inculpé de crimes contre l’humanité en 1983. Après 17 années de procédure, son procès se déroule à Bordeaux en 1997 afin d’évoquer son passé de collaborateur. Il est condamné à 10 ans de réclusion criminelle.

Wiezel est sollicité pour apporter son témoignage au procès Papon. Il refuse, expliquant qu’il n’a pas sa place lors de ce procès qui, pour lui, est une affaire franco-française. Il suit cependant de très près les débats, lisant toute la presse qui s’y rapporte. Il déplore l’attitude de ceux, chez les politiques comme chez les folliculaires et les écrivassiers, qui montrent un certain désintérêt pour ces grands procès « mémoriels ».

Il déclare au Figaro : « Bien sûr, il aurait dû se dérouler bien avant. Mais parce que le procès Papon n'a pas eu lieu avant, est-ce à dire qu'il aurait fallu qu'il n'ait jamais lieu ? Je ne le crois pas. Il fallait crever l'abcès. Pour des raisons pédagogiques, notamment : pour moi, un procès est un moyen, le moyen le plus noble, en fait, de nous interpeller, de nous confronter au problème que le passé pose. Vous savez, la voix des victimes, devant une cour, c'est d'une importance capitale. Quel que soit le retard et quel que soit le verdict, je pense que ce procès est utile… Bien sûr que l'Holocauste est un phénomène unique, qu'il s'applique à la tragédie juive. Mais toutes les victimes n'étaient pas juives, même si tous les juifs étaient des victimes. Et quand un peuple est attaqué, tous les autres sont affectés. Ceux qui sont agacés par « cette affaire de juifs » ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre les implications universelles de cette tragédie qui dépassait la condition juive pour toucher l'humanité entière, l'existence de tous les hommes ».

Un mémorialiste créant le procès de Shamgorod

Wiezel ne va pas seulement, au cours de son existence, assister à des procès. Auteur prolifique, il écrit une pièce de théâtre qu’il intitule « Le Procès de Shamgorod, tel qu'il se déroula le 25 février 1649 ».

Il situe l’action dans un village perdu d’Europe centrale, un jour de Pourim, fête juive lors de laquelle tout le monde s’amuse et rêve d’un monde meilleur. Cependant, la communauté juive a disparu, décimée par un progrom. Il ne reste que l’aubergiste et sa servante pour assister au jeu de Pourim. L’angoisse succède aux rires. Le jeu devient procès sur la tragédie du destin juif et le rôle de Dieu, sur la foi et le pessimisme.

Wiezel précise : « Au royaume de la nuit, j’avais assisté à un procès bien étrange. Trois rabbins érudits et pieux avaient décidé un soir d’hiver de juger Dieu du massacre de ses enfants. Je me souviens : j’étais là et j’avais envie de pleurer. Seulement là-bas, personne ne pleurait ».

Élie Wiezel, homme de dignité, de dialogue et de justice

Durant toute sa vie, Élie Wiezel, se dépeignant comme « le messager d’Abraham », a privilégié le dialogue, y compris le dialogue interreligieux. Sa foi dans l’homme lui a permis de se concentrer sur la dignité humaine face à l’injustice et de se battre constamment pour les droits de l’homme, s’opposant à toutes les formes d’oppression. Élie Wiezel incarne un humanisme engagé qui délivre des messages de fraternité et cherche à promouvoir la justice.

Étienne Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 246

* voir au sujet de la prison historique de Sighetu notre chronique n° 234 dans le JSS

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