EMPREINTES D'HISTOIRE. Il a sa place dans toutes les
chroniques culturelles, et dans toutes les langues. Écrivain, journaliste,
philosophe, professeur d’université, il a connu le pire lors de sa déportation
dans les camps d’extermination où il a perdu les siens. Il a connu le meilleur
en recevant le prix Nobel de la Paix. Décédé en 2016, c’est un grand témoin de
son temps et de la justice, une grande voix de la mémoire de la Shoah, que
notre chroniqueur nous invite ici à redécouvrir.
Élie Wiezel naît en 1928 dans
une famille juive à Sighetu* dans la région des Maramures. Cette contrée de
Transylvanie située à la frontière ukrainienne au pied des Carpates, dont le
nom est parfois francisé en Marmatie, après avoir longtemps été sous souveraineté
hongroise, a été rattachée à la Roumanie en 1920 par le traité de Trianon
paraphé à Versailles afin de signer la paix entre la Hongrie et les Alliés.
Un Juif orthodoxe chez les
Chrétiens orthodoxes
La communauté juive s’est
installée à Sighetu au XVIIe siècle. Forte de 5000 membres en 1910,
elle en comprendra 10 000 en 1941. La ville est le centre de différents
mouvements, dont principalement le hassidisme, un courant de dévotion pieuse à
Dieu, très populaire dans les communautés israélites des pays de l’Est.
La majorité des juifs y sont
pauvres, mais ils ont une vie culturelle très riche et disposent de
« yeshivot » (écoles talmudiques) et de bibliothèques dynamiques. Ils
peuvent se retrouver dans une douzaine de synagogues.
La famille Wiezel, d’origine
hongroise, est très pratiquante et n’hésite pas à aller de nuit à la synagogue
« pour pleurer sur la destruction du Temple ». Le jeune Élie
est passionné par le Talmud, la Kabbale, la théologie et la littérature.

La maison natale d’Élie Wiezel à Sighetu en Roumanie, transformée en 2003 en
musée et lieu de mémoire. © Étienne Madranges
Déporté pour être
« génocidé » … mourir ou voir mourir
Au printemps 1944, les
Allemands décident de déporter les Juifs de Sighetu après avoir confisqué leurs
biens. Ils dépouillent les membres de la famille Wiezel de tous leurs objets et
les enferment dans un wagon à bestiaux avec 80 autres coreligionnaires.
Le jeune Élie, âgé de 15 ans,
se retrouve avec les siens à Auschwitz puis Buchenwald. Ses parents et sa sœur
n’y survivront pas. Il se révolte intérieurement, lui le « mystique de
jadis » qui se sent en colère contre Dieu « qui nous a élus
parmi les peuples pour être torturés jour et nuit, pour voir nos pères, nos
mères, nos frères finir au crématoire… Loué soit ton saint nom, Toi qui
nous as choisis pour être égorgés sur ton autel… »

Vues du camp d’extermination d’Auschwitz (Pologne). © Étienne Madranges
Survivant, libéré, mais
apatride
Libéré par les Américains
après une année de calvaire, il est envoyé en Normandie dans un préventorium de
l’Eure. Il passe 10 ans en France, étudie à la Sorbonne, se lie d’amitié avec
François Mauriac puis avec Golda Meir. On le considère comme apatride. Il
voyage et rencontre des personnalités internationales.
Il publie en 1955 un bref
ouvrage, « La Nuit », écrit en yiddish vernaculaire puis
traduit en français, premier volume d’une trilogie avec « L’Aube »
et « Le Jour », et premier ouvrage d’une série de nombreux
romans, contes et essais. Dans « La Nuit », roman
autobiographique aux phrases brèves exemptes de grandiloquence, il écrit :
« Jamais je n'oublierai les petits visages des enfants dont j'avais vu
les corps se transformer en volutes sous un azur muet ». Il révèle
plus tard que le véritable thème de « La Nuit » est celui du
sacrifice d'Isaac, le thème fondateur de l'histoire juive.
Il est honoré partout dans le
monde, recevant les décorations et les distinctions les plus élevées en Europe
et aux États-Unis, se voyant proposer la présidence de l’État d’Israël qu’il
refuse, multipliant ses interventions auprès des présidents américains dans le
cadre des confits armés qui secouent la planète.
Un survivant de la Shoah
silencieux au procès Eichmann
Membre du parti
national-socialiste depuis 1932, le SS Adolf Eichman est en Autriche le
spécialiste des « affaires juives ». Nommé à Berlin pendant la
guerre, il organise la déportation et le massacre de centaines de milliers de
Juifs. En 1945, ayant pris une fausse identité, il réussit à rejoindre
l’Argentine. En 1960, il est retrouvé par les services secrets israéliens,
enlevé et conduit à Jérusalem pour y être jugé.

Vue de Jérusalem, ville où fut jugé Adolf Eichmann. © Étienne Madranges
Le procès d’Adolf Eichmann,
très médiatisé, crée une onde de choc mondiale. C’est, après Nuremberg, le
premier grand procès qui donne la parole aux victimes et leur permet d’être
confrontées à un responsable de haut rang des atrocités de l’Holocauste. L’Histoire
prend enfin le temps de juger avec du recul.
Élie Wiezel avait vu Eichmann
lorsque ce dernier était venu superviser la déportation dans sa ville de
Sighetu. Il dit : « J’étais le dernier à quitter cette petite
ville. Eichmann avait l’air triste, car il regrettait que le travail fût
fini ». Il n’est pas appelé à témoigner, mais décide d’assister,
silencieux, au procès afin de revoir le bourreau de sa famille.
Il raconte plus tard :
« Je n’entendais rien… Je ne
faisais que regarder.
Je pensais qu’il avait 3 yeux, 5 bras. Une personne associée à tant de…
Et pourtant, il était normal. Il mangeait bien, rêvait bien, dormait bien.
Je l’ai vu, je l’ai compris. Je me haïssais un peu moi. Je m’en voulais d’être
encore en vie... Ce sentiment de culpabilité qui envahit tous les survivants.
J’étais destiné à mourir. J’étais faible. Je n’ai jamais eu une ration
supplémentaire.
Je m’en voulais face à Eichmann. Ce sentiment me dérange encore.
Eichmann est exécuté le 31
mai 1962 par pendaison dans sa prison. Wiezel devient citoyen américain en 1963
et obtient une chaire de professeur à l’université de Boston, enseignant les
sciences humaines.
Un prix Nobel témoigne au
procès Barbie
Élie Wiezel obtient le prix
Nobel de la Paix en 1986. L’année suivante s’ouvre à Lyon le procès de Klaus
Barbie, poursuivi pour les infractions imprescriptibles de crimes contre
l’humanité.
Klaus Barbie, officier SS,
surnommé « le boucher de Lyon », réussit à se cacher pendant
40 ans en Amérique du Sud. Extradé de Bolivie vers la France en 1983, il est
inculpé de crimes contre l’humanité pour avoir organisé une grande rafle
d’israélites, la rafle des enfants d’Izieu, des convois de déportés et des
actes de torture sur des résistants.
Le palais de justice
historique de Lyon est aménagé afin de permettre en 1987 l’organisation d’un
procès filmé au cours duquel, pendant presque deux mois, 113 parties civiles et
39 avocats seront confrontés à l’accusé, en présence de centaines de journalistes
du monde entier.
La grande salle des pas
perdus y devient une grande salle d’audience éphémère. Barbie refuse d’assister
à son procès après les premières lectures. De nombreux témoins sont appelés à
la barre.
Le tortionnaire est d’abord
incarcéré, sur l‘ordre de Robert Badinter, à la prison du fort Montluc, là où
il a fait torturer des résistants. Il est condamné à la réclusion à perpétuité
en juillet 1987. Il meurt à la prison Saint Joseph de Lyon en 1991.

Le Garde des Sceaux Robert Badinter avait demandé que Klaus Barbie fût
incarcéré à la prison du fort Montluc à Lyon (ci-dessus), là où il avait fait
souffrir tant de résistants. © Étienne Madranges
Lors de ce procès, Wiezel,
encouragé par son aura mondiale, ne peut rester silencieux : « Le
Juif que je suis, doit parler au nom de la mémoire ». Sollicité par la
communauté juive de Lyon, il témoigne calmement en homme de devoir. Il explique
son incapacité à expliquer une guerre contre des enfants, l’anéantissement d’un
peuple par une nation éduquée… Il évite d’évoquer sa famille exterminée… « pour
ne pas pleurer ».
Il expose : « Comment
dire la douleur muette d'une petite fille et les cortèges infinis traversant le
paysage polonais ou ukrainien, femmes, enfants, rabbins, en marche vers la mort
? Non, je ne peux pas. Et parce que je suis écrivain et enseignant, je ne
comprends pas comment le peuple le plus éduqué de l'Europe a pu faire cela. »
Il se révolte contre les
négationnistes… et contre Maître Vergès, avocat de Barbie, qui l’interroge sur
ce qu’il pense du massacre de Mi Lai perpétré par les Américains au Vietnam.
Il conclut : « Toutes
les victimes de Hitler n'étaient pas juives. Mais tous les juifs étaient des
victimes. »
Un humaniste attentif au
procès Papon
Maurice Papon, ancien préfet
de police et ancien ministre sous la Ve République, avait été haut
fonctionnaire à la préfecture de Bordeaux pendant la Seconde Guerre mondiale.
En 1981, on découvre sa participation à la déportation de Juifs bordelais vers
l’Allemagne. Il demande la constitution d’un jury d’honneur, mais est néanmoins
inculpé de crimes contre l’humanité en 1983. Après 17 années de procédure, son
procès se déroule à Bordeaux en 1997 afin d’évoquer son passé de collaborateur.
Il est condamné à 10 ans de réclusion criminelle.
Wiezel est sollicité pour
apporter son témoignage au procès Papon. Il refuse, expliquant qu’il n’a pas sa
place lors de ce procès qui, pour lui, est une affaire franco-française. Il
suit cependant de très près les débats, lisant toute la presse qui s’y rapporte.
Il déplore l’attitude de ceux, chez les politiques comme chez les folliculaires
et les écrivassiers, qui montrent un certain désintérêt pour ces grands procès
« mémoriels ».
Il déclare au Figaro : «
Bien sûr, il aurait dû se dérouler bien avant. Mais parce que le procès
Papon n'a pas eu lieu avant, est-ce à dire qu'il aurait fallu qu'il n'ait
jamais lieu ? Je ne le crois pas. Il fallait crever l'abcès. Pour des raisons
pédagogiques, notamment : pour moi, un procès est un moyen, le moyen le
plus noble, en fait, de nous interpeller, de nous confronter au problème que le
passé pose. Vous savez, la voix des victimes, devant une cour, c'est d'une
importance capitale. Quel que soit le retard et quel que soit le verdict, je
pense que ce procès est utile… Bien sûr que l'Holocauste est un
phénomène unique, qu'il s'applique à la tragédie juive. Mais toutes les
victimes n'étaient pas juives, même si tous les juifs étaient des victimes. Et
quand un peuple est attaqué, tous les autres sont affectés. Ceux qui sont
agacés par « cette affaire de juifs » ne comprennent pas ou ne veulent pas
comprendre les implications universelles de cette tragédie qui dépassait la
condition juive pour toucher l'humanité entière, l'existence de tous les
hommes ».
Un mémorialiste créant le
procès de Shamgorod
Wiezel ne va pas seulement,
au cours de son existence, assister à des procès. Auteur prolifique, il écrit
une pièce de théâtre qu’il intitule « Le Procès de Shamgorod, tel qu'il
se déroula le 25 février 1649 ».
Il situe l’action dans un
village perdu d’Europe centrale, un jour de Pourim, fête juive lors de
laquelle tout le monde s’amuse et rêve d’un monde meilleur. Cependant, la
communauté juive a disparu, décimée par un progrom. Il ne reste que
l’aubergiste et sa servante pour assister au jeu de Pourim. L’angoisse
succède aux rires. Le jeu devient procès sur la tragédie du destin juif et le
rôle de Dieu, sur la foi et le pessimisme.
Wiezel précise : « Au
royaume de la nuit, j’avais assisté à un procès bien étrange. Trois rabbins
érudits et pieux avaient décidé un soir d’hiver de juger Dieu du massacre de
ses enfants. Je me souviens : j’étais là et j’avais envie de pleurer. Seulement
là-bas, personne ne pleurait ».
Élie Wiezel, homme de
dignité, de dialogue et de justice
Durant toute sa vie, Élie
Wiezel, se dépeignant comme « le messager d’Abraham », a
privilégié le dialogue, y compris le dialogue interreligieux. Sa foi dans
l’homme lui a permis de se concentrer sur la dignité humaine face à l’injustice
et de se battre constamment pour les droits de l’homme, s’opposant à toutes les
formes d’oppression. Élie Wiezel incarne un humanisme engagé qui délivre des
messages de fraternité et cherche à promouvoir la justice.
Étienne
Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 246

* voir au sujet de la
prison historique de Sighetu notre chronique n° 234 dans le JSS