CULTURE

Pourquoi la Lozère, parfois désert de tourmente, devient en 1994 terre d'attentats ?

Pourquoi la Lozère, parfois désert de tourmente, devient en 1994 terre d'attentats ?
Clocher de tourmente de La Fage (Lozère), érigé à proximité du four banal. (c) Étienne Madranges
Publié le 26/01/2025 à 07:00

EMPREINTES D'HISTOIRE. Cette semaine, notre chroniqueur Étienne Madranges nous emmène en Lozère, dans la région Occitanie. Terre de légendes, refuge rural de citadins qui aspirent à une vie tranquille, l’ancien Gévaudan est un terroir authentique qui a conservé ses traditions.

Sur ce territoire, des humains ont été décimés par des animaux, un préfet a été fusillé, un tribunal a été dynamité. Ces évènements n’en font pas pour autant une terre tourmentée, bien qu’elle recèle encore quelques clochers… de tourmente !

La bête du Gévaudan, légende ou vérité ?
(le mandement de l’évêque de Mende)

Au XVIIIe siècle, entre 1764 et 1767, plus de 80 habitants du Gévaudan (actuelle Lozère) sont attaqués par un animal, vite décrit comme une « bête féroce ». Certaines victimes voient leurs vêtements déchirés, d’autres sont dévorées. Les soldats du Roi interviennent. On soupçonne un loup, voire plusieurs loups. Des battues sont organisées. Mais la traque reste vaine.

Le 31 décembre 1764, l’évêque de Mende, Gabriel de Choiseul-Beaupré, publie un mandement qui passera à la postérité sous l’intitulé de « Mandement de l’évêque de Mende ». Un mandement est une lettre pastorale qu’un évêque adresse aux fidèles de son diocèse. Le prélat y cite la Bible, ordonne des prières et des chants contre ce fléau que représente la Bête.

Redoutant une punition divine, les habitants du Gévaudan multiplient les prières, les messes et les pèlerinages.

Un porte-arquebuse de Louis XV, sous-lieutenant à la capitainerie royale de Saint-Germain-en-Laye, abat un grand loup en 1765. L’animal est empaillé et envoyé à la Cour à Versailles. On croit l’affaire classée ! Mais peu après, les attaques reprennent.  Il faut attendre juin 1767 pour qu’un paysan tue un autre loup (ou un chien ressemblant à un loup) et que le carnage cesse.

Le mystère de « La Bête du Gévaudan » alimente les gazettes et inspirera nombre d’auteurs de livres, de pièces de théâtre, de bandes dessinées et de films.

Une campagne tourmentée
(Les clochers de tourmente, tocsins apotropaïques)

Le département de la Lozère offre de splendides paysages et des panoramas incomparables. Mais dans certains coins du Mont Lozère, le brouillard et les tempêtes, les bourrasques, la brume et la neige ont amené les habitants de plusieurs hameaux isolés dépourvus d’églises, au début du XIXe siècle, à construire des clochers civils rapidement intitulés « clochers de tourmente » en utilisant pour ces modestes édicules les matériaux locaux : granit, schiste, pierre calcaire.

Destinée, par son tintement, à guider les habitants, les bergers en détresse ou les visiteurs égarés jusqu’au cœur du village, la cloche, souvent plus petite qu’une cloche d’église, mais très sonore, permettait en outre de célébrer des naissances, des décès, des communions, des rentrées des classes ou des évènements villageois et de sonner l’Angélus.


Quand la brume envahit le mont Lozère. © Étienne Madranges

Les clochers de tourmente (ils sont cinq en Lozère) ne sont donc pas seulement un moyen de sonner le tocsin pour retrouver un chemin.

Pour ceux qui aiment la langue et ses origines, précisons que le mot tocsin est apparu en 1611 et qu’il vient du mot provençal « tocasenh », issu de « tocar » (frapper ou sonner) et de « senh « (cloche, venant du latin signum). On trouve au XVIe siècle l’orthographe « tocquesainct » ou encore « touquesain » et « toquesing ».

Ces clochers civils conjuguent un intérêt spatial comme repères sonores en cas d’intempéries et une utilité religieuse faute de clocher d’église tout au long de l’année.

Ils présentent enfin, pour les superstitieux et tous ceux qui craignent le diable, un intérêt apotropaïque afin de conjurer les mauvais sorts et d'éloigner les démons !


Quatre clochers de tourmente de Lozère à Auriac (Saint-Julien du Tournel), Les Sagnes (Saint-Julien-du-Tournel), Outlet (Saint-Julien-du-Tournel) et Serviès (Mas d’Orcières). © Étienne Madranges

Appartenant au patrimoine rural remarquable, ils ont été classés au titre des monuments historiques en 1991. Un parcours pédestre d’environ cinq heures sur 18 km permet de les découvrir lors d’une randonnée riche en découverte de panoramas et de paysages sauvages.

Un préfet fusillé
(une collaboration sévèrement sanctionnée)

Nommé en 1941 à Mende, le préfet de la Lozère Roger Dutruch est un fidèle du maréchal Pétain. Il se met résolument au service des Allemands. Suite à la trahison du gendarme Irénée Bretou qui était au courant de mouvements de maquisards, il signale à l’occupant en mai 1944 la présence de résistants du maquis « Bir Hakeim » à La Parade, un village du Causse Méjean.

Fin mai 1944, les forces allemandes, dont deux compagnies de fusiliers de la légion arménienne, donnent l’assaut et tuent le chef des maquisards, Jean Capel alias Commandant Barot. Les Allemands capturent des villageois et envisagent de les enterrer vivants ainsi que de fusiller le curé. Finalement, perdant eux-mêmes dans la bataille 9 soldats, ils parviennent à tuer 34 maquisards. Ils capturent 35 autres combattants qu’un peloton de la Luftwaffe fusille sommairement sans procès.

Mende est libérée fin août 1944. Le préfet Dutruch est aussitôt arrêté pour sa collaboration avec l’occupant. Il est incarcéré dans la maison d’arrêt située en centre-ville. Jugé par la Cour martiale de la Lozère siégeant à Mende, il est condamné à mort le 25 septembre 1944, de même que le commandant de gendarmerie Pierre Bruguière. Tous deux sont fusillés le 28 septembre devant le mur de la prison de Mende. Suite à son recours en grâce, le gendarme Bretou voit sa peine capitale commuée en trente années de réclusion.


La prison de Mende, inaugurée en 1891, et le mur devant lequel a été fusillé le préfet Dutruch après y avoir été incarcéré. © Étienne Madranges

Réputée « sûre », la petite prison de Mende « hébergera » brièvement en 1974 Jacques Mesrine, qui s’était évadé en 1972 d’une prison québécoise et qui s’était lié d’amitié avec Willoquet, évadé d’une prison parisienne.

Un tribunal plastiqué
(de la dynamite pour enrayer une dynamique)

Dans la nuit du 17 au 18 février 1994, trois bâtiments de la ville de Mende sont soufflés par de violentes explosions. Le palais de justice est sévèrement dégradé par un plasticage aussitôt revendiqué par les terroristes corses du FLNC.

1994 est une année pendant laquelle le FLNC commet d’innombrables attentats tant dans l’Hexagone qu’en Corse : mitraillage d’une dizaine de gendarmeries, plasticages détruisant de nombreuses villas, des hôtels et des commerces, attentat contre le palais de justice d’Ajaccio notamment.

Les auteurs des plasticages de Mende ayant endommagé le tribunal, le bâtiment abritant les services fiscaux et l’inspection académique sont deux professeurs bastiais, Jean Castela et Vincent Andriuzzi. Ils seront condamnés à 8 et 10 ans d’emprisonnement. Ils étaient par ailleurs impliqués dans le dossier de l’assassinat du préfet Érignac mais seront blanchis de cette autre accusation.

Mende a été choisie par les terroristes corses en raison de la tenue dans le chef-lieu de la Lozère, le 12 juillet précédent, d’un comité interministériel d’aménagement du territoire présidé par Edouard Balladur auquel avait participé le ministre d’État Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur et de l’aménagement du territoire…

Au cours de son histoire, le palais de justice de Mende a été victime depuis son inauguration en 1836 d’une multitude d’incidents : effondrement de voûtes, humidité persistante, plaintes des occupants et usagers devant l’état de délabrement des locaux insalubres, absence de chauffage, toiture nécessitant une réfection complète en 1988… et pour finir un dynamitage…


La façade du palais de justice de Mende, construit par les architectes Boivin et Dangles en 1833 sur un terrain ayant appartenu à un président de tribunal criminel qui avait été avocat au bailliage. © Étienne Madranges

Fort heureusement, l’attentat contre le palais de justice ne fait pas de victimes, malgré la présence sur place au moment des faits du concierge qui y subit une nuit cauchemardesque. En revanche, les dégâts matériels sont considérables et nécessiteront une restauration onéreuse.

Le masque mortuaire du guillotiné
(visage d’un assassin décapité)

Il existe au tribunal de Mende une curiosité. C’est même le seul exemplaire de ce genre d’objet insolite dans un tribunal français. On y trouve en effet un masque mortuaire appartenant à la Société des Lettres, Sciences et Arts de Lozère, réalisé en 1855 par un pharmacien sur la tête d’un guillotiné à mort.

Maurice Rousson, originaire de Saint-Étienne-Vallée-Française, reconnu coupable de huit assassinats et deux tentatives d’assassinat, condamné à mort par la cour d’assises de la Lozère le 28 mars 1855, a en effet été guillotiné à Mende le 23 mai 1855.

Il avait tué pour les voler les membres de la famille de François Rousson, son cousin, puis avait assassiné et dépouillé la famille Chabrol en 1854.

Juste après la décollation opérée par le couperet, le pharmacien eut l’autorisation de pratiquer un moulage de la tête décapitée.


La salle d’audience du tribunal de Mende et le masque mortuaire de l’assassin Rousson, guillotiné en 1855. © Étienne Madranges

Des habitants jadis dévorés, une météo tourmentée, un préfet fusillé, un tribunal plastiqué… la Lozère demeure avant tout un département densément peu peuplé, aux paysages magnifiques. Gorges, plateaux, forêts, montagnes, aigles, vautours et loups, richesse naturelle, villages et hameaux remarquables, traditions persistantes, marchés traditionnels, produits du terroir en font un lieu à découvrir et à parcourir.

Étienne Madranges
Avocat à la Cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 241


 10 empreintes d’histoire précédentes :


Pourquoi la Lozère, parfois désert de tourmente, devient en 1994 terre d'attentat ? ;

• Comment le peintre Matisse s'est-il retrouvé au cœur d'un procès mettant en cause La Poste ? ;
• Quel magistrat alsacien demeura dans le château du célèbre Lazare de Schwendi ? ;

• Quel avocat du XIXE, luttant pour l'indépendance de son pays, et quel juge du XXIe, luttant pour l'indépendance de la justice ont été châtiés ? ;
• 
L'exposition au public des condamnés était-elle courante autrefois ? ;

• Pourquoi le château de la gentille reine Marie est-il devenu le repaire sanguinaire de Dracula avant de finir en musée des instruments judiciaires de torture ? ;

• Quel Christ judiciaire, objet d'une singulière polémique, a quitté le cœur d'une cour d'assise pour se retrouver dans un chœur d'une abbatiale ? ;

• Quelle sinistre prison est devenue un lieu emblématique de mémoire en Europe ? ;

• Pourquoi les livres scolaires de la IIIe et de la IVe République évoquaient-ils l'épisode du vase de Soissons comme un évènement important de l'histoire de France ? ;

• Pourquoi le vainqueur du Tour de France, tué par sa compagne, s'est-il retrouvé sur le mur de la prison de Brignoles ? ;


 

0 commentaire
Poster

Nos derniers articles