Ces
dernières semaines, la relation, déjà tendue, entre les travailleurs sociaux,
les éducateurs et le Département du Nord, s’est particulièrement dégradée. A
tel point qu’une intersyndicale s’est constituée pour réclamer la démission du
président Christian Poiret.
Le Département du Nord a publié, fin
février, un communiqué dans lequel il indique finalement « assumer son
engagement financier pour la prévention spécialisée malgré une
non-participation des communes ». « Nous avons pris la
décision, parce que la protection des jeunes Nordistes est notre priorité, de
maintenir le budget 2025 dédié à la prévention spécialisée à hauteur de 13
millions d’euros », ajoute-t-il. Un recul, selon le syndicat Sud des
agents du Département. Pour bien cerner ce revers, il faut remonter un peu dans
le temps. Fin 2024 : la collectivité annonce aux clubs de prévention
spécialisée du Nord son intention de réduire de 3 millions d’euros le budget
qui leur est alloué. La décision crispe les professionnels et devient le point
d’orgue de tensions déjà vives entre les élus et les agents.
Des
éducateurs et travailleurs sociaux dans la rue
« Concrètement, cela représente
une soixantaine de postes en moins, met en perspective Dominique Henning,
chef de service au sein du club de prévention FCP et délégué syndical Snate. Le
Département désirait une compensation des municipalités alors que l’aide
sociale à l’enfance, dont fait partie la prévention spécialisée, est une
compétence départementale ».
Un collectif d’éducateurs se crée alors
et se mobilise contre ce projet, soutenus par des maires et des élus. « C’est
incompréhensible de vouloir faire des économies sur la prévention,
s’indigne Dominique Henning. Les éducateurs de rue sont les premiers
maillons en contact direct avec des jeunes en difficulté. Il n’y aura plus
personne pour les aider et ces jeunes risquent de se retrouver dans de plus
grandes difficultés voire de tomber dans la délinquance ».
Une position et des décisions politiques
qu’Olivier Treneul, travailleur social et porte-parole du syndicat Sud au sein
du Département, dénonce depuis plusieurs années. « Nous avons affaire à
un président (Christian Poiret, ndlr)
qui assume tout, même les plus grandes absurdités », estime-t-il. Les
collègues travaillent depuis trop longtemps dans des conditions difficiles,
avec peu de moyens et une maltraitance systémique institutionnelle. Les jeunes
confiés au département subissent des négligences folles ».
Une
cérémonie de vœux mouvementée
A ce bras de fer déjà tendu s’ajoute une
cérémonie de vœux qui met le feu aux poudres. Christian Poiret, le président du
Nord, est en déplacement le 24 janvier à Téteghem, près de Dunkerque (Nord).
Alors qu’il est venu présenter ses vœux aux agents du département, il fait face
à des assistantes sociales lui tournant le dos et arborant des pancartes sur
lesquelles elles dénoncent le manque de moyens et leurs conditions de travail.
Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux et devenue virale, on voit le président
du conseil départemental d’abord leur dire : « Le président est serein »,
« si vous avez un travail en mode dégradé, faites autre chose que
travailler au département du Nord » ; puis s’emporter et crier : « Si
vous n’êtes pas bien ici, allez ailleurs, je le dis et je l’assume, allez
travailler ailleurs. »
S’ensuit alors un ballet médiatique dans
les colonnes de La Voix du Nord. Son prédécesseur, Jean-René Lecerf, le
lâche publiquement, l’invitant à « s'excuser ». Christian
Poiret indique vouloir « rétablir sa vérité », « s’estimant
ne pas avoir de leçons à recevoir de M.Lecerf ».
Pour l’ensemble des syndicats du Nord,
constitués en intersyndicale, la confiance est rompue. L’intersyndicale demande
alors la démission du président. « On ne peut plus rien attendre de lui,
tranche Olivier Treneul. Il doit y avoir un changement de l’exécutif ».
Le Département,
grand absent du procès de Châteauroux
Cette défiance intervient alors qu’une
plainte, à l’encontre du conseil départemental, a été déposée fin janvier
auprès du procureur de la République de Lille. Elle fait suite au procès de
Châteauroux (Indre) qui s’est tenu fin 2024 et au cours duquel deux hommes ont
été condamnés pour des faits de violences multiples et de travaux dissimulés.
Une soixantaine de jeunes de l’ASE leur avait été confiée alors qu’ils ne
disposaient pas d’agrément. « Le Département a été le grand absent de
ce procès hors-norme », pointe Jean Sannier, avocat au barreau de Lyon
et représentant les victimes. Le président du tribunal a confirmé les carences répétées du
conseil départemental du Nord, carences qui ont permis ces maltraitances ».
Et de s’interroger : « Comment peut-on
accepter l’idée que l’institution soit au courant des faits qui se déroulaient
et continue malgré tout à envoyer des enfants là-bas pendant sept ans ? Nous
avons attendu trois mois après la prononciation de condamnations lourdes avant
de déposer la plainte, en se disant peut-être que maintenant, le Département va
se manifester. Mais non, ils n'ont même pas tenté d'appeler les enfants pour
leur dire : écoutez,
si vous avez besoin d'une aide d'urgence, si vous avez besoin d'un soutien
psychologique, si vous avez besoin d'un psychologue ou d'un psychiatre, on peut
vous aider. Ils n'ont rien fait. Donc, il y a un moment, je pense qu'il faut
les mettre face à leurs responsabilités. »
Dans cette affaire, 18 personnes ont dû
répondre de sept chefs d’accusation parmi lesquels
: violences commises en réunion, soumission à des conditions d’hébergement
indignes, administration de substances nuisibles avec préméditation ou
guet-apens, exécution en bande organisée d’un travail dissimulé, accueil
collectif de mineurs sans déclaration préalable, etc. Pour l’avocat des jeunes
placés, il y a une forme de mépris et de dédain de la part de l’institution. « En
36 ans d’exercice, c’est la première fois que je vois un procureur pleurer à
l’audience quand les jeunes ont raconté leur histoire, s'émeut-il. Aux
violences subies s’ajoute celle du silence du conseil départemental. »
Contacté, le Département du Nord n’a pas
répondu à nos demandes d’interview. Les clubs de prévention et les syndicats
indiquent, quant à eux, rester mobilisés jusqu’au débat d’orientation
budgétaire du département, prévu fin avril.
Nadia
Daki