Derrière
les murs des prisons, les agents pénitentiaires font face à des conditions
de travail de plus en plus difficiles. La situation est particulièrement
préoccupante dans la région marseillaise. Violences entre détenus, menaces sur
le personnel et surpopulation carcérale, les surveillants alertent sur leur
mal-être.
« Nous sommes
confrontés à une violence quasi-quotidienne et cela ne fait qu’empirer »,
témoigne Cyril Huet-Lambing, surveillant au centre pénitentiaire de Luynes
(Bouches-du-Rhône) et secrétaire général adjoint du Syndicat pénitentiaire des
surveillants (SPS). « Les effectifs ne suivent pas, les moyens sont
insuffisants et les détenus sentent bien qu’ils peuvent aller de plus en plus
loin puisqu’il n’y a pas de véritables sanctions derrière », estime-t-il.
Selon le représentant
syndical, il manque « au moins 70 surveillants » rien qu’au centre
pénitentiaire de Luynes. « Les détenus ont toujours été violents, mais quand
ils voient que nous sommes dans une période de faiblesse, ils en profitent. »
Pour Cyril Huet-Lambing, une
illustration terrible de ce manque de personnel a été la mort en février d’un
jeune homme de 19 ans dans la cour de promenade de la prison de Luynes, des
suites d’un lynchage. « Il n’y avait plus aucun agent disponible ce jour-là
pour surveiller la cour de promenade. C’est seulement au bout de 20 minutes que
les agents se sont aperçus qu’il y avait quelqu’un d’inconscient par terre. »
« Le pire dans tout
cela, c’est que ce drame n’a pas servi de leçon. Depuis, nous restons toujours
en sous-effectif et presque chaque jour il manque des surveillants pour
surveiller les promenades », poursuit-il. Les meurtres
entre détenus sont donc amenés à se reproduire souvent.
La
voiture d’un surveillant criblée de balles
Selon Cyril Huet-Lambing, ce
manque criant de surveillants s’explique directement par les conditions de
travail. « Il y a eu beaucoup d’agressions d’agents et nombre d’entre eux
sont en arrêt de travail. A cela s’ajoute le fait que beaucoup sont maltraités
par la direction de l’administration pénitentiaire et décident d’arrêter »,
affirme-t-il.
Outre le problème
d’effectifs, il y aussi un problème de « mentalité » : « aujourd’hui,
à l’extérieur, les gens n'ont plus peur de la police. C’est la même chose à
l’intérieur d’une prison, les détenus n’ont plus peur des gardiens »,
estime Cyril Huet-Lambing.
Le surveillant rapporte un
épisode récent dont un surveillant de Luynes a été victime. « Un jour, un
collègue a empêché un détenu de manger un sandwich car cela était interdit dans
une des parties de la prison. Deux jours plus tard, il a retrouvé sa voiture
criblée de balles avec un sandwich posé dessus. »
Le taux d'occupation à Luynes
est actuellement autour de 160 %. Quant à la prison des Baumettes, à Marseille,
il atteint désormais 200 %. Dans les deux prisons, les détenus sont plusieurs
par cellule et des matelas au sol ont été installés. « Cette promiscuité
crée de grandes tensions entre les détenus mais aussi avec les surveillants »,
témoigne Laurent Marino, secrétaire Interrégional FO Justice Paca-Corse.
« Globalement, nous
avons le sentiment que les menaces se font plus aisément à notre encontre. Même
si dans la grande majorité des cas elles ne sont pas suivies d’effet, cela
provoque une grande inquiétude chez les surveillants », précise-t-il.
« Nous avons tous vu
avec le drame Incarville, où deux agents pénitentiaires ont été tués en mai
2024, jusqu’à quel point peut aller la criminalité à notre encontre »,
se souvient avec une certaine émotion Laurent Marino.
«
Désormais, tout le monde a peur »
Les menaces et violences à
l’encontre des surveillants ne sont plus cantonnées à l’intérieur des prisons.
?En décembre 2024, la directrice de la prison des Baumettes à Marseille et le
chef adjoint de la détention ont été temporairement éloignés de leurs fonctions
et placés sous protection, après avoir reçu des menaces de mort. Plus
précisément, une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux proposait un paiement
de 120 000 euros en échange du meurtre du chef adjoint. Deux individus armés de
17 et 21 ans ont été arrêtés aux abords de Baumettes, puis mis en examen pour
tentative d'homicide volontaire avec préméditation ou guet-apens.
« Si des détenus ont
toujours menacé de s’en prendre aux surveillants à l’extérieur, ils ne
l’avaient jamais acté. C’est cela la grosse nouveauté »,
déplore Cathy Forzi, surveillante chez les hommes au centre pénitentiaire des
Baumettes et secrétaire locale FO Justice.
« Je suis en colère
car l’administration a choisi de déplacer l’officier menacé ainsi que la
directrice. Cela a envoyé un message très fort aux détenus, celui de dire que
les menaces fonctionnent. Aujourd’hui, des détenus disent aux surveillants :
‘méfie-toi sinon on va te faire pareil, et comme ça tu partiras’ »,
développe-t-elle.
Selon Cathy Forzi, les
officiers de la pénitentiaire ont été menacés tout simplement parce qu’ils
faisaient leur travail. « Il a été demandé fin 2024 par le ministère de la
Justice d’appliquer strictement la réglementation en matière de fouilles, c’est
ce qui a été fait, et les détenus en question n’ont pas apprécié. »
Depuis ce « contrat » mis sur
la tête d’un directeur de la pénitentiaire à Marseille, le climat s’est
particulièrement tendu parmi les agents. « Désormais, tout le monde a peur.
Si les fouilles sont toujours faites, les surveillants n’osent plus intervenir
comme avant. Ce n’est pas qu’ils faisaient du zèle, mais les fouilles étaient
faites très souvent après la visite du ministre de la Justice fin 2024, parfois
même deux fois par jour en cas de suspicion. Ce n’est plus la même chose
aujourd’hui. »
Cathy Forzi dénonce le « laxisme
de certains dirigeants » de l’administration pénitentiaire qui, par le
passé, ont « laissé faire des choses pour acheter la paix sociale » et
sur lesquelles il est aujourd’hui difficile de revenir « sans un soutien
fort de la direction » et des « véritables sanctions contre les détenus
menaçants ».
La
réglementation n’est pas respectée au quartier des arrivants
Avec un taux d’occupation de
200 %, la surpopulation carcérale atteint un niveau critique aux Baumettes. «
Actuellement, nous avons en tout 1 100 détenus pour 540 places », constate
Cathy Forzi.
Cette situation est
particulièrement visible au quartier des arrivants, où des matelas au sol
témoignent du manque de places. « Le quartier des arrivants est le secteur
le plus compliqué. C’est le plus surpeuplé. » Faute de places dans les
autres secteurs de l’établissement, les détenus peuvent y rester jusqu’à un
mois au lieu d’une dizaine de jours, comme le règlement l’exige.
La promiscuité et l’absence
d’intimité entre détenus aggravent les tensions. « Au lieu d’être seul en
cellule, comme il est normalement prévu au quartier des arrivants, ils sont au
minimum deux, trois, voire quatre dans 9 m². Ce n’est pas une vie pour eux, et
si ça ne va pas pour les détenus, cela ne va pas pour les surveillants. Tout se
tient », ajoute Cathy Forzi.
Cette situation a conduit à
des drames. En octobre 2024, un détenu (dont c’était la première incarcération)
a été égorgé par son codétenu avec les tessons d’un bol en céramique, dans ce
même quartier des arrivants des Baumettes.
Cathy Forzi alerte aussi sur
un phénomène grandissant en détention : le rôle des réseaux sociaux. Elle
explique que la nouvelle génération de détenus en fait un usage massif pour
poursuivre leurs activités illicites à l’extérieur comme à l’intérieur de la
prison. « Les réseaux nous font beaucoup de mal. Les détenus y ont très
facilement accès grâce aux téléphones qui rentrent de partout en détention. »
Les
surveillants favorables aux prisons de haute sécurité
Les surveillants
pénitentiaires de la région de Marseille, particulièrement confrontés à
l’influence du narcotrafic, sont favorables aux projets de prisons de haute
sécurité annoncés en mars par le ministre de la Justice, Gérald Darmanin.
Les deux premières prisons de
ce type ouvriront à Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais) et Condé-sur-Sarthe (Orne),
respectivement à partir du 31 juillet et de la mi-octobre 2025. Elles
accueilleront 200 prisonniers particulièrement dangereux, essentiellement des
narcotrafiquants, mais aussi d’autres détenus comme des terroristes.
« L’aménagement de
prisons de haute sécurité est de bon augure. Cela correspond aux revendications
portées depuis de nombreuses années par FO Justice, c’est-à-dire la
qualification des établissements pénitentiaires en fonction des profils de
détenus », réagit Laurent Marino. « Mais pour que
cela soit réalisable, il faut absolument que le nouveau garde des Sceaux
débloque des moyens conséquents pour garantir la sécurité des surveillants »,
poursuit-il. Cela doit d’abord passer par une formation poussée des agents pour
qu’ils puissent gérer le contexte bien particulier des détenus particulièrement
dangereux.
Cyril Huet-Lambing se réjouit
également de la création de ces établissements pénitentiaires d’un nouveau
genre. « Nous exigeons toutefois que les agents ne soient pas
reconnaissables, par exemple en étant cagoulés à l’intérieur de la prison. En
outre, les équipes doivent régulièrement tourner pour que ce ne soient pas
toujours les mêmes au contact des détenus », estime-t-il.
Laurent Marino demande
également de bien garantir l’anonymat des surveillants à l’extérieur. « Lorsque
les agents rentreront chez eux après le travail, ils seront facilement
identifiables. Il doit donc y avoir une réflexion pour savoir comment garantir
leur sécurité quand ils franchiront les portes de la prison. »
Cependant, il faut rester
prudent sur l’avancée des projets de prisons de haute sécurité. Pour Cyril
Huet-Lambing, les narcotrafiquants ne se laisseront pas enfermer sans réagir et
il redoute qu’ils tentent des choses pour y échapper. La direction de l’administration
pénitentiaire devra donc être particulièrement vigilante lors des transferts,
pour éviter que le drame d’Incarville ne se reproduise.
Sylvain Labaune