DROIT

Etats généraux de l’amiable : « assurer l’avenir de l’amiable en le démythifiant »

Etats généraux de l’amiable : « assurer l’avenir de l’amiable en le démythifiant »
Publié le 04/04/2025 à 15:37

Le projet de recodification en cours, la place de l’avocat dans les modes alternatifs de règlement des différends, l’audience de règlement amiable (ARA), ainsi que les différents freins à l’amiable étaient au centre des débats, vendredi 28 mars, à l’occasion de cette grande première organisée par le Conseil national des barreaux.  

Dans un vaste brouhaha, les derniers avocats et magistrats terminent de s’installer sur le molleton bleu des fauteuils de l’auditorium de l’espace Saint-Martin, dans le troisième arrondissement de Paris.

Ce 28 mars 2025, la première édition des états généraux de l’amiable dédiée aux « nouvelles stratégies de l’avocat », impulsée par le Conseil national des barreaux (CNB) et l’association Droit et Procédure, affiche complet. Depuis toute la France, 370 professionnels du droit, essentiellement des avocats, sont venus pour se former et s’approprier les outils de l’amiable.

En France, l’amiable n’est pas apparu hier : la volonté de le développer remonte au milieu des années 1990. Mais les modes alternatifs de règlement des différends ont connu des avancées considérable ces dernières années. Récemment, un « grand et nécessaire élan » avait été impulsé par Éric Dupond-Moretti lors du colloque sur la justice amiable d’octobre 2023, a tenu à rappeler la présidente du Conseil national des barreaux Julie Couturier dans son discours d’ouverture.

Depuis, le Conseil national de la médiation a fourni un rapport d’étape, des magistrats, avocats ou professeurs « ambassadeurs de l’amiable » sont nés et se sont mis à l’œuvre et un important projet de recodification du Code de procédure civile a été entamé.

Un « formidable outil de pacification sociale »

A ce propos, « l’amende civile, c’est toujours non » a réaffirmé la présidente du CNB, le Conseil étant défavorable à cette disposition du projet de décret de recodification. Est pour l’instant prévue une sanction pouvant aller jusqu’à 10 000 euros pour une partie qui refuserait de rencontrer un conciliateur ou un médiateur dans un certain délai suite à l’injonction d’un juge. Le projet de décret est en cours d’élaboration au sein de la direction des Affaires civiles et du Sceau.

Valérie Delnaud, sa directrice, voit en l’amiable un « outil formidable de pacification sociale » qui permet une « résolution réelle des conflits » pas toujours atteignable via la règle de droit. Le projet prévoit notamment de faire de la procédure participative aux fins de mise en état le principe en droit, ce qui permettrait une mise en état « souple ». « L’audience de règlement amiable sera possible devant toutes les juridictions, sauf sans doute devant les prud’hommes », a-t-elle également ajouté. Le projet devrait bientôt être transmis au Conseil d’Etat.

Les avantages des modes alternatifs de règlement des différends (MARD) sont nombreux : la conciliation, la médiation, la procédure participative et l’audience de règlement amiable (ARA) permettent de limiter l’incertitude, le stress, les délais et les coûts d’un procès, débouchent sur des accords satisfaisants pour toutes les parties, évitant à la fois les voies de recours et les problèmes d'exécution, participant ainsi à la régulation des flux dans les tribunaux.

Ces premiers états généraux de l’amiable sont l’occasion d’avoir un espace et un temps de dialogue « serein sur les modes amiables », « à poursuivre dans les barreaux et juridictions, invite Julie Couturier. Qui conclut : « Le CNB est déterminé à assurer l’avenir de l’amiable notamment en le démythifiant. » 

Pour ses défenseurs, si l’objectif est de créer un « réflexe amiable », la possibilité de saisir un juge doit être préservée, souligne Soraya Amrani-Mekki, agrégée des facultés de droit et ambassadrice de l’amiable. La procédure amiable a un effet sur le délai de prescription, y compris pour des modes amiables ad hoc.

Pour la professeure, un point central sur lequel il faut réfléchir est celui de l’évaluation. « Il y a des chefs de juridiction remarquables qui misent sur l'amiable, et notamment sur l’ARA. Sachant que quand on tient une ARA, c'est une audience juridictionnelle en moins, cela veut dire qu'ils prennent le risque de plomber un petit peu leurs statistiques annuelles, en espérant qu'à l'année N1, N2, le nombre d’ARA augmente, et que finalement on arrive aussi dans une gestion de flux qui soit qualitative et pas uniquement quantitative », explique la juriste en appelant à la mise en place d’outils statistiques.

Inquiétudes et rôle de l’avocat

Tout comme ces magistrats, de nombreux avocats sont déjà convaincus de l’intérêt de s’intéresser et de se former à l’amiable. C’est à ceux qui seraient réticents et qui verraient dans les modes amiables « quelque chose d'inquiétant » ou une matière entièrement exempte de droit que voudrait s’adresser Estellia Araez, avocate au barreau de Bordeaux, médiatrice et membre du bureau du CNB.

« Le rôle prépondérant de l'avocat, c'est de préparer son client avant le processus, explique l’avocate. Vous le savez toutes et tous ici, un client bien préparé, ça veut dire un accord plus facile à trouver, en tout cas un dialogue plus facilement restauré. Dans l'amiable on n'arrive pas à la fleur au fusil, on fait un vrai travail d'avocat, on étudie le dossier, on étudie les éléments de droit et c'est sur la base de ces éléments objectifs du dossier que nous pouvons au mieux conseiller notre client. »

Un autre obstacle au développement de l’amiable est d’ordre économique. Ces procédures pourraient pourtant permettre à l’avocat de gagner du temps (et donc de l’argent) sur les dossiers qui ne seraient pas hachés par de longs délais d’audiencement.

Estellia Araez, Thierry Troin, Natalie Fricero et Annabelle Melka ont participé aux débats, sous la houlette de la modératrice Laurence Joly (en vert)

Il y a encore un travail pédagogique à fournir de ce côté-là, estime Estellia Araez : « Il faut qu’au CNB, nous continuions de travailler à des modèles de conventions d'honoraires qui incluent la médiation ou tout autre mode amiable. Et que nous continuions à expliquer à nos consœurs et nos confrères que les diligences que l'on accomplit sont visibles et donc facilement facturables, que nous garantissons l'accord qui intervient grâce à l'acte d'avocat que nous devons valoriser - tout comme le titre exécutoire ou la procédure d'homologation - devant le juge, une fois que nous avons rédigé cet accord. »

Est-ce que l'amiable est rentable économiquement ? Thierry Troin, avocat au barreau de Nice, spécialiste en droit immobilier et membre du CNB, le pense. Et surtout, est-ce qu'il est accessible pour tous ? L’avocat le pense aussi. Depuis le 28 décembre 2023, il a été décidé de majorer les rétributions des modes amiables au titre de l’aide juridictionnelle, rappelle l’avocat.

En matière de médiation ordonnée par le juge, « en plus du coefficient de base que vous pouvez avoir dans le cadre des procédures, le fait de rentrer en médiation et d’y participer fait que l'avocat est rémunéré, 8 UV s'il n'y a pas d'accord mais vous avez participé au moins à une réunion, 12 UV avec un accord partiel rédigé par l'avocat, et 16 UV avec l'accord mettant fin définitivement au litige, » énumère Thierry Troin.

L’ARA en pratique

L’ARA est entrée en vigueur en novembre 2023. Anabelle Melka est vice-présidente coordinatrice du contentieux général sans représentation obligatoire et des conciliateurs de justice au tribunal judiciaire de Valence. Depuis peu, elle est également juge de l’ARA aux côtés d’une de ses collègues aux affaires familiales. Pour cette audience envisageable à tout stade de la procédure, un simple avis des parties est requis pour les dossiers introduits à partir du 1er novembre 2023. Le juge qui est initialement saisi du dossier peut orienter le dossier à son homologue juge de l'ARA et l’auto-orientation ou une demande de la part des avocats ou des parties est également possible.

Pour aider les avocats présents dans la salle à y voir plus clair, la magistrate projette un tableau qui récapitule les critères de sélection en ARA. Anabelle Melka énumère : les litiges à fort contenu émotionnel comme les successions, les différends dans lesquels il y a une disproportion d’enjeux et de coûts comme les litiges sur des paiement de factures ou de malfaçons en matière de travaux. Les litiges où il existe des relations d'affaires ou de proximité géographique entre les parties font également de bons candidats à l’ARA, tout comme ceux dans lesquels le secret des affaires est important.

« Dans la colonne de droite, vous avez les critères d'exclusion, » enchaîne la magistrate pendant que les avocats photographient le tableau. Lorsque le litige nécessite une solution juridique, qu’il porte sur des droits indisponibles, qu’il met en œuvre des dispositions d’ordre public ou qu’il y a une relation de dépendance, de violence ou de contrainte d’une partie à l’égard de l’autre, alors il ne peut pas être renvoyé en ARA.

Pour préparer et réaliser une audience de règlement amiable, juge et avocat sont amenés à travailler en étroite collaboration. Lors d’une conférence préparatoire organisée en amont, le juge explique ce qu’est l’ARA, vérifie que le dossier et complet et revient sur la règle de comparution personnelle des parties. Cet entretien permet également au magistrat d'identifier les personnes ressources et les personnes fantômes.

Les personnes ressources peuvent assister à l’audience et « sont souvent des personnes très proches des parties. Ça peut être un conjoint, ça peut être un enfant en présence d'une personne âgée ». Les personnes fantômes sont celles « qui ne sont pas parties au litige mais qui ont eu une influence, parfois négative, dans le cours d'un litige », explique Annabelle Melka.

La magistrate demande ensuite à l’avocat de préparer son client à la négociation, d'envisager avec lui les différentes possibilités, solutions et les limites au-delà desquelles le client ne souhaite pas aller et de préparer un projet de protocole d’accord.

« Un régime harmonisé, simplifié, modernisé »

L'avocat ne vient pas à l’audience pour plaider le dossier, mais il conseille son client, le rassure et peut également faire œuvre de proposition. « Il connaît le dossier sur le bout des doigts avec tout l'historique, ce qui n’est pas le cas du juge. Sa présence est vraiment indispensable à l'audience de règlement amiable », souligne Annabelle Melka.

Depuis que le dispositif est en vigueur, la magistrate a tenu de nombreuses ARA. Elle évoque un litige d’indivision successorale qui durait depuis 17 ans avec 4 décisions déjà rendues : « Les parties revenaient de manière récurrente en procédure accélérée au fond. Nous sommes parvenus, alors certes au bout de 9 heures mais de manière définitive, à trouver un accord amiable dans ce dossier. » Autre exemple, celui d’un contentieux de bail commercial avec un enjeu financier de 343 000 euros : « Dans ce litige qui durait depuis 18 ans, avec 4 décisions rendues dont un arrêt de la Cour de Cassation, nous avons pu trouver un accord au bout de 4h30. » La juge dresse le bilan depuis la mise en place du dispositif dans sa juridiction, « 33 ARA tenues, 100 % d’accords obtenus », indique Annabelle Melka sous les applaudissements du public.

Le projet de recodification, évoqué à maintes reprises pendant les plénières de la matinée, est très attendu.  « Restez connectés ! » lance Natalie Fricero, professeure de droit privé et sciences criminelles à l’Université de Nice-Côte d’Azur, membre du Conseil national de la médiation et ambassadrice de l’amiable aux avocats de l’auditoire.

Elle poursuit : « Nous n’avons pas la date précise mais à partir du 1er juillet, nous aurons un vrai régime des modes amiables qui sera harmonisé, simplifié, modernisé. Donc partez avec l'impression du décret en vacances, à la plage ou ailleurs, pour vous en imprégner et pour pouvoir rentrer dans la modernité dès qu’il faudra l’appliquer. »

Marion Durand

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