DROIT

Données sur les athlètes : le rôle central des DPO

Données sur les athlètes : le rôle central des DPO
Publié le 26/03/2025 à 18:00

Le Sport Data Hub centralise les informations sur les athlètes français. Les professionnels du sport estiment que les règles de protection des données de cet outil puissant ont besoin d’être précisées. Ils attendent un décret ministériel.

Les données des sportifs de haut niveau sont conservées dans le Sport Data Hub qui est un data warehouse. Concernant cet entrepôt numérique, « on n’est pas sûr de la mutualisation, mais sur de la centralisation », précise Cécile Chaussard, professeure de droit public à l'Université de Bourgogne au cours d’une table ronde organisée début mars par la faculté de droit de Nancy. La nuance, c'est que l'accès aux data est limité en fonction de la qualité de chaque utilisateur.

« Comment on s'assure que les bonnes personnes ont accès à ses données ? » interroge Benoit Schuller, responsable du SDH. La fédération de natation n'a accès qu'aux données de la fédération. Les entraineurs n'ont accès qu'aux informations qu'ils ont recueillies sur les athlètes qu'ils entrainent. France.sport, la partie visible du SDH (1/3) permet par exemple à un sportif de haut niveau d'accéder à ses déclarations de revenus, mais pas à l'équipe qui le suit (sauf les managers chargés des ressources humaines).

Le besoin en délégués à la protection des données

Malgré la création du Sport Data Hub, subsistent des pratiques d'accès aux données qui ne respectent pas le RGPD. La CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) et les fédérations ont donc mis en œuvre un réseau de DPO (Data Protection Officers ou délégués à la protection des données) à travers lequel des problématiques de conformité ont été dévoilées. Le travail de ce réseau a amené à changer certaines habitudes.

Par exemple, les intervenants formateurs ne peuvent pas faire l'objet de sanction disciplinaire de la part d'une fédération ou d'un établissement, ni de sanction pénale d'inaptitude à l'encadrement. Les CREPS (Centres de ressources d'expertise et de performance sportive) utilisaient une stratégie « d’évitement ». Ils consultaient les extraits de casier judiciaire de tous leurs stagiaires, futurs formateurs. Le réseau des DPO a remonté cette pratique irrégulière au ministère des Sports qui en a demandé l'arrêt immédiat.

Margaux Basterreix, docteure en droit à Limoges relate un autre souci persistant : la fuite des données vers l'étranger qu'aucun règlement n'a encore su juguler. « Souvent les organisations sportives et les structures n'ont pas de ressources en interne pour gérer l'informatique et font appel à des prestataires qui sont mutualisés, et parfois basés en dehors de l'Union européenne. »

Des DPO en manque de moyens

Un délégué à la protection des données doit être choisi dans chaque établissement sportif. Il fait le lien entre la CNIL et les professionnels du sport sur place. Les DPO sont « à temps partiel, car les établissements sportifs sont des petites structures. Ils n'ont pas les compétences spécifiques au droit des données, notamment concernant l'IA. On désigne un personnel qui aura plusieurs casquettes comme celle de responsable du système d'information. » Les CREPS désignent, elles aussi, des DPO.

L'accès à certaines données échangées avec des individus non concernés expose à un risque important qui justifie le travail du DPO. La Loi Informatique et Libertés n'est pas propre au sport de haut niveau, sa vocation est générale. Or, les questions propres au traitement des données de performance appellent la rédaction d'un texte spécifique. En attendant ce texte précis, « nous sommes sollicités par le Sport Data Hub pour intervenir sur le réseau des DPO du monde du sport » relate Stéphanie Saulnier, juriste à la CNIL.

« Les DPO dans les établissements de sport n'ont ni le temps ni les compétences. » assure Benjamin Seymour, juriste conformité SDH. « N'étant pas juriste de formation, les DPO dans les petites structures ont besoin d'être formés. » Ils sont chargés de faire des analyses d'impact sur la vie privée qui sont assez lourdes. Ils doivent aussi expliquer et donner des conseils à ceux qui traitent les informations liées aux diplômes de sport et à la paye. Ils ont donc besoin d’acquérir les connaissances idoines et de consacrer du temps à la veille informationnelle.

Le juriste observe que la mise en conformité ne repose pas que sur les délégués à la protection des données. Pour changer les pratiques irrégulières dans chaque établissement, « ce ne sont pas les DPO qu'il faut convaincre, ce sont encore les responsables de traitement ». Certaines pratiques demeurent à revoir du point de vue du recueil du consentement des athlètes. L'accès aux données de performance est devenu un enjeu d'intérêt public à l'occasion des jeux.

« On est passés du consentement des sportifs à la mission d'intérêt public »

Depuis la préparation des JO à Paris, « on est passé du consentement des sportifs à la mission d'intérêt public », souligne Cécile Chaussard.

Le traitement des données des sportifs de haut niveau dans le Sport Data Hub est autorisé par la CNIL pour ce motif. « Nous avons considéré que la mission d'intérêt public était la base légale de ce traitement parce que l'Agence nationale du sport, le ministère et l'INSEP ont des obligations de contribuer à la performance sportive dans le Code du sport, participant au rayonnement de la nation. » commente Stéphanie Saulnier.

Toutefois, le transfert des indicateurs de performance comme le poids de l'athlète ou sa fréquence cardiaque ont été interdits par la CNIL en matière de lutte contre le dopage. L'article 9 du RGPD autorise en effet la collecte des informations de santé si elle est motivée par une mission d'« intérêt public important ». La CNIL a donc enjoint au ministère des Sports de préciser par décret les conditions de la collecte des données de santé en dehors du champ de la lutte antidopage. « La CNIL est là pour éclairer le pouvoir réglementaire. »

Stéphanie Saulnier rappelle aussi l’obligation qu’a eu la réglementation nationale de s'aligner sur le Code mondial antidopage, pour obtenir les jeux à Paris. La professeure Chaussard s'insurge : le législateur, en prévision de ces JO 2024, a même été encore plus loin que la réglementation internationale. Elle illustre son propos avec la loi autorisant les prélèvements génétiques pour tester les compétiteurs. Elle regrette que la lutte contre le dopage ait autorisé un traitement des données personnelles décomplexé. La CNIL a d’ailleurs rendu un avis défavorable sur ce point.

Antonio Desserre

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