La dette publique était
dans le viseur, ce mercredi, lors de la 13e édition du Printemps de
l’économie. Une dette insoutenable détenue majoritairement par des non-résidents,
et qui souffre de dépenses de fonctionnement trop élevées. L'annuler pourrait cependant être une mauvaise idée.
« Il n’y a plus
eu de budget équilibré depuis 1974 ! ». Au Printemps de
l’économie, mercredi 19 mars, à l’occasion d’un point sur la dette publique, l’heure
était au bilan et à la prospective. L’ancien ministre de l’Économie et des
Finances Jean Arthuis n’a pas manqué de tacler une « spécificité bien
française » : recourir à l’emprunt sans commune mesure, quitte à
devoir régler des intérêts de la dette potentiellement importants.
La 13e
édition de ce temps fort annuel qui donne la parole aux spécialistes de la
sphère économique, et se déroule cette année au Conseil économique, social et
environnemental (CESE) du 18 au 21 mars, est placée sous le thème de l’action
publique, dans le contexte de tensions géopolitiques et de crise écologique.
En 2024, la France
affichait un déficit public de 175 milliards d’euros (6 % du Produit intérieur
brut) et une dette publique de 3 300 milliards d’euros (112,8 % du PIB), a
rappelé Muriel Breiman, rédactrice en chef adjointe au service Economie de l’Express.
Perte de
souveraineté
Jean Arthuis l’a
martelé, l’addiction à la dépense publique, via l’investissement ou les
dépenses de fonctionnement - salaires, retraites des fonctionnaires -, doublée
d’une procrastination sur les réformes, a conduit à une accélération de
l’endettement public de plus d’un tiers en 10 ans, à ce que la charge de la
dette devienne plus importante que le budget de l’Éducation nationale, et à une
perte de souveraineté. Ce, d’autant plus que 60 % de la dette publique
hexagonale est détenue par des investisseurs étrangers.
Une marge de
manœuvre délicate que sanctionnent les agences de notation. Rémy Carasse,
directeur et analyste en chef des notations souveraines au niveau européen chez
S&P, donne pour principale explication à la perspective négative dressée
par son agence à l’égard de la France, fin février, la divergence avec le reste
de la zone euro, puisque le déficit public français est le plus élevé de la
zone monétaire.
En cause également,
l’absence de solde primaire positif du budget depuis 2001, le niveau de
dépenses publiques trop élevé, et la complexité du contexte politique sans consensus sur la « consolidation des
finances publiques » au parlement, qui comporte en outre le risque de voir
soit une nouvelle motion de censure votée, soit de nouvelles élections
législatives anticipées.
L’endettement
européen comme planche de salut
Faut-il par
conséquent mener une politique d’austérité pour réduire la dette publique ? Ce
n’est pas une position qu’adopte Mathilde Viennot. La co-fondatrice de
l’Institut Avant-garde a souligné mercredi que le retard pris en matière
d’investissement public dans la transition écologique rend celle-ci plus chère
à se réaliser, et par conséquent, l’endettement consacré serait moins
soutenable.
Par ailleurs, pour
l’économiste, se baser sur le ratio dette/PIB pour s’alerter sur la dérive de
la dette publique n’a pas de pertinence, d’autant plus eu égard à la « confusion »
dans le débat concernant la soutenabilité par rapport à la liquidité ou la
solvabilité.
En réalité, selon
elle, la soutenabilité de la dette publique dépend de plusieurs facteurs tels
la qualité des dépenses publiques, les réformes en place, la maturité des
titres de dette publique et leurs détenteurs. Et dans les derniers facteurs
cités, plus le titre de dette publique est inscrit dans la durée, plus la dette
est soutenable; de même que si la dette est détenue par des investisseurs
nationaux, plus elle est soutenable. Le Japon, pays le plus endetté au monde
selon le ratio dette/PIB, a une dette publique rapportée à 260 % du PIB.
Il n’empêche,
comment financer la transition écologique dans une perspective de marge de
manœuvre publique étroite ? L’une des solutions discutées serait de faire un
financement à l’échelon européen, selon Jérôme Creel, directeur du département
des Études à l’OFCE, Observatoire français des conjonctures économiques. Pour ce
dernier, il y a un consensus chez les économistes sur l’effet multiplicateur de
la dépense publique.
Ce qui donne une
occasion de pouvoir investir au niveau européen sur la transition écologique
comme il est question de le faire pour la question de la défense européenne,
avec le plan de 800 milliards d’euros annoncé par la Commission européenne pour
le secteur de l’armement dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne.
Lors de ce Printemps
de l’économie, Jérôme Creel a ainsi estimé que cette exception accordée à la
défense méritait d’être étendue à la question environnementale, en s’appuyant
sur la Banque centrale européenne pour que cette institution détienne la dette
publique émise pour financer la transition écologique, à l’instar de celle
émise durant le Covid.
Mais par conséquent,
il ne faut pas s’attendre à un retour rapide sous la barre de 60 % de dette
publique, comme indiqué dans les traités européens, et l’Allemagne pourrait
empêcher une émission de dette commune en cas de réforme du pacte budgétaire
européen, a conclu l’économiste.
Pas question
d’annuler la dette française ?
Si pour sa part,
Jean Arthuis est partisan de l’idée de plus d’Europe, pour mettre en commun
davantage de souveraineté, cela ne doit pas conduire à un roulement de la
dette, ni à ne pas faire de réformes. L’ancien ministre a préconisé une réforme
de la fiscalité sur le travail, estimant qu’elle cause la délocalisation de
l’activité, la désindustrialisation de l’économie française, et rappelle que la
balance commerciale française est déficitaire depuis 2002.
En tout cas, il
n’est pas question, a-t-il soutenu, de procéder à une annulation, même
partielle, de la dette publique française, rappelant que la dernière fois qu’un
tel procédé fut adopté par un gouvernement français, c’était en 1797, sous la
Révolution française, avec la banqueroute aux deux tiers. Un avis partagé par Jérôme
Creel. En cas d’annulation de la dette Covid, cela poserait un problème de
crédibilité de la dette publique française auprès des futurs créanciers, a-t-il
souligné.
Mais un dernier
élément pourrait aider à réduire la dette publique et à fournir une marge de
manœuvre pour les États, c’est l’inflation. Toutefois, cela nécessite, selon
l’économiste, une révision des statuts de la Banque centrale européenne (BCE),
notamment son objectif de stabilité des prix et une cible de 2 % d’inflation
sur le long terme. Si d’aventure, l’institution européenne redéfinissait sa
mission en matière d’inflation, en relevant le taux sur le long terme à 3,5 %
ou 4 %, cela offrirait une possibilité de réduire la dette publique.
Les évolutions
gouvernementales en France, ou en Allemagne, donneront une idée plus précise
des discussions lancées dans cette conférence.
Jonathan Baudoin