Koundé, 31
ans, a conduit alors qu’il n’en avait pas le droit. Il était ivre. Le tribunal
correctionnel de Pontoise est familier de ces cas, qui défilent chaque jour
devant les juges.
Président :
« Souhaitez-vous être jugé aujourd’hui ou préférez-vous avoir un délai
pour préparer votre défense ?
-
Je
voudrais un délai. »
L’avocat
blêmit.
« Mais
vous m’avez dit tout à l’heure que vous vouliez être jugé aujourd’hui.
-
Ouais,
mais en fait je préfèrerais préparer mon procès tranquillement.
- (Président, sourire en coin) Je vous
explique : soit on vous juge aujourd’hui et vous êtes fixé sur votre sort, soit
vous demandez un délai, on devra renvoyer votre procès et décider des mesures
de sûreté contre vous. Sur le plan statistique, dans 80 % des dossiers, il y a
un mandat de dépôt. »
Le prévenu prend peur : « Je préfère être jugé aujourd’hui alors.
- Très bien, nous vous écoutons », dit le président, qui n’a pas très envie
de faire lui-même le résumé de l’affaire.
Ce prévenu,
c’est Koundé, il a 31 ans, et l’avant-veille de ce lundi 30 décembre, il
prenait l’apéritif chez un ami à Cormeilles-en-Parisis. Il s’est absenté
quelques minutes pour « chercher un truc dans le camion » sans
intention, il faut le croire, de conduire, mais un homme garé derrière lui
l’attendait sur le parking pour lui signaler que son véhicule était collé au
sien et que cela l’empêchait de sortir proprement de sa place. Peut-il le
déplacer ? Koundé, évidemment, s’est exécuté. « J’étais ivre à ce
moment-là », croit-il utile de préciser. La manœuvre effectuée, le
prévenu est resté au volant, tout en papotant avec le quidam, et quand la
police est arrivée, elle l’a contrôlé puis embarqué en découvrant qu’en plus
d’être ivre, l’homme était dépourvu de permis de conduire.
« Je
n’aime pas les piqûres »
Koundé tente
de nuancer : en fait, la période de suspension de son permis était arrivée à
son terme, il n’avait plus qu’une visite médicale de pure forme à passer pour
retrouver le droit de conduire. « Pourquoi ne pas avoir passé cette
visite ? », s’étonne alors le président, et Koundé part dans des
explications alambiquées, en agitant les mains dans son box ; cette dame à
l’administration lui aurait fourni un renseignement erroné, qui l’aurait engagé
dans une démarche inutile et aurait retardé le processus, s’il avait été
diligemment renseigné, il serait déjà en règle, mais le président l’interrompt
vite, et lui dit : « Attendez, monsieur, cela n’intéresse pas le
tribunal, reconnaissez-vous avoir conduit, même sur une courte période ? »
Et Koundé est bien obligé de répondre : « Oui ».
À lire
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pas »
Il est forcé aussi
d’admettre qu’il a également refusé la prise de sang qui aurait attesté de son
état d’ébriété. Motif ? « Je n’aime pas les piqûres. » Moue désolée
du président. Sujet suivant : « Qu’est-ce que vous faites dans la vie,
Monsieur ?
-
Je suis
chauffeur livreur.
-
Donc,
vous avez besoin de conduire. La dernière fois que vous avez travaillé, c’était
quand ?
-
C’était
vendredi dernier.
- Donc on est d’accord que vous exercez votre
métier sans avoir le droit de conduire… »
Koundé se
rend compte de son erreur.
« J’étais
en train de faire les démarches.
-
Quels
sont vos revenus ?
-
1 800
euros.
-
Des
charges de famille ?
- J’donne un petit billet à mes parents, de
temps en temps. »
Vient le
moment du casier, qui semble être le moment préféré de ce président. Ce dernier
met un point d’honneur à tout lire scrupuleusement. « Je dirais deux choses
à propos de ce casier, vous, vous en diriez quoi ?
-
C’est
vrai, quand j’étais jeune j’ai un peu merdé.
-
Deux
condamnations en 2023.
-
2023 ?
- Oui, sur la fin on est plutôt sur du routier
: on a des défauts de permis et d’assurance qui reviennent de façon régulière.
Est-ce que vous avez déjà tué quelqu’un monsieur au volant de votre véhicule ? » La question surprend.
-
Non.
-
Est-ce
que vous pensez que ça peut arriver ?
-
Non, je
ne pense pas.
-
Vous
savez combien de personnes meurent sur la route chaque année ?
-
…
-
Je dis
ça, parce que si en quelques mètres vous faites un accrochage, alors je
n’imagine pas sur un long trajet. Donc, vous vous considérez comme non
dangereux au volant ?
-
Ça
arrive à tout le monde, un accident.
-
Mais de
fait, les personnes qui ont bu ont plus de chances de tuer. Est-ce que ça
augmente de 5 %, 10 %, 20 % les risques d’accident ?
-
Ah,
c’est au moins 100 %, j’en ai conscience.
- C’est fois 18 ! Et si c’est conjugué
avec le cannabis, c’est fois 36, puisque le cannabis multiplie par deux les
risques d’accident mortel »,
souligne le président, dont les statistiques ne semblent pas être le point
fort.
-
(Procureure) Vous
avez neuf mentions pour des faits de délinquance routière, quelle garantie
pouvez-vous donner que vous n’allez pas recommencer ?
-
Je vous
promets que je ne conduirai plus la voiture tant que je n’aurais pas passé la
visite médicale.
-
(Avocat) Qu’est-ce
que vous ne ferez plus à partir d’aujourd’hui ?
-
Je ne
boirai plus.
-
Est-ce
que vous êtes prêt à vous soigner ?
- Oui, je suis prêt à me soigner », récite Koundé, qui est en mode
repentance maximale.
Sans faire de
suspense, la procureure demande 18 mois de prison dont six mois avec sursis
probatoire, un stage de sensibilisation à la sécurité routière et une
contravention de 500 euros pour avoir refusé la piqûre. Elle demande également
l’annulation administrative du permis de conduire, avec interdiction de le
repasser pendant un an.
L’avocate
tente une formule : « L’alcool ne fait pas le bonheur du tribunal »,
puis essaye une demande de relaxe originale : il n’a pas refusé de se soumettre
au test, car il a bien voulu souffler. Il a juste eu peur de la piqûre. Elle
voudrait bien que la peine de son client, qu’elle trouve élevée, soit
intégralement assortie d’un sursis probatoire, mais le tribunal se rangera du
côté de l’accusation en prononçant une peine strictement identique à celle
requise par le parquet, sans mandat de dépôt.
Julien Mucchielli