CHRONIQUE. Interpellé
à Orly, un Roumain de soixante ans, atteint d’un cancer, comparait dans le box
pour détention de près de 7 kilos de cocaïne. L’homme prétend qu’il a agi seul,
mais la justice ne trouve pas son récit crédible.
Un
sexagénaire bossu au teint gris claudique jusqu’au box. Moustachu, un peu tordu
(à cause de sa bosse), il peine à entendre le président lui jeter en trente
secondes la raison qui l’amène devant le tribunal correctionnel de Créteil. A
Orly, la douane décide de procéder à un contrôle approfondi de la valise : dans
les vêtements, une poudre dont l’odeur est caractéristique de la cocaïne. Les
affaires sont saisies, la poudre est extraite et analysée : il s’agit de 6,89
kilos de cocaïne. Alexandru est placé en garde à vue.
C’est un
citoyen roumain résidant en Belgique qui, dit-il, du fait de problèmes
financiers récurrents, s’est rendu à Saint-Domingue pour y acheter de la
cocaïne à bas prix et l’importer en Europe. Le président, sceptique, lui
demande : « Ce sont toujours vos déclarations ?
- Oui. »
« On
a un peu de mal à y croire »
Ça ne plaît
pas au juge : « Vous dites avoir acheté la cocaïne pour 800 euros et
que vous aviez l’espoir de la revendre le double », or ce bénéfice ne
couvre pas les frais de voyage (billets d’avions et hébergement, car Alexandru
est resté sur l’île plusieurs semaines) et, qui plus est, ça ne colle pas avec
le profil d’un homme financièrement aux abois qui espère d’une opération
risquée un rapide et substantiel bénéfice. « A cela s’ajoute,
relève le président, le fait que les douanes demandent 460 000 euros »,
ce qui correspond à l’estimation qu’ils font de la marchandise saisie (la
cocaïne importée est généralement pure à 80 %, 90 %, et elle est coupée sur
place avant d’être vendue au détail, ndlr).
« Alors,
même si c’est moins cher, Saint-Domingue, on a un peu de mal à y croire. »
Le prévenu met sa main derrière son oreille pour mieux entendre son interprète
qui lui répète en roumain ce que le président vient d’énoncer, puis répond en
roumain. « Qu’est-ce qu’il nous dit ?
-
Il vous
dit d’être clément parce que je suis malade », dit l’interprète en s’emmêlant dans les pronoms. Le président en
profite pour lancer une pique : « Régulièrement, nous avons
des gens qui, suite à une consommation excessive de cocaïne, sont dans un état
de santé déplorable. Combien il l’a achetée ? Est-ce qu’il l’a seulement payée
?
-
780, ou
quelque chose comme cela.
-
Ce n’est
pas possible. On devait lui donner combien, une fois qu’il aurait ramené la
cocaïne ?
-
Le
double.
-
Qui ?
- N’importe qui, quelqu’un qui vend, j’aurais
trouvé », répond Alexandru
à travers l’interprète.
-
Comment
il aurait retiré la cocaïne des textiles dans lesquels elle était imprégnée ?
- Je ne sais pas. »
Le président en a assez. « Des questions sur les faits ? »
Aucune.
Le prévenu n’a
pas de casier judiciaire en France. Les fonctionnaires de police ont fait des
recherches auprès des autorités belges, et ont trouvé des infractions de
blanchiment d’argent en 2025, de séjour illégal en 2021, de vol qualifié en
2020, d’association de malfaiteurs en 2017. Il n’est pas connu de la justice
roumaine. Légalement, il a travaillé dans tous les secteurs du bâtiment. Il ne
travaille plus, car il est effectivement malade : Alexandru est atteint d’un
cancer.
Mandaté par
une organisation criminelle
La voix du
président sonne extrêmement lasse ; d’un lent mouvement de main, il donne la
parole à l’énergique procureure. « On est dans une situation de mule.
Il a très certainement été mandaté par une organisation criminelle. »
Elle récite : « On ne peut pas ne pas avoir de réponse ferme à cette
problématique », et demande 4 ans de prison dont 2 ans avec sursis,
une interdiction du territoire français pendant 10 ans et, en doublon, une
interdiction de paraître aux aéroports de Roissy et d’Orly pour 5 ans. Quant à
l’amende douanière, elle s’en rapporte au tribunal.
L’avocat
tente la corde sensible : « Ce dossier, si je devais employer un
qualificatif c’est le dossier du désespoir. On a un monsieur d’une soixantaine
d’années qui comparaît dans le box et qui est perdu. Alors même qu’il est
gravement malade, qu’il doit subir une chimiothérapie, il quitte la Belgique
pour se rendre à Saint-Domingue commettre ce trafic de stupéfiants. Où est-ce
qu’on fixe le curseur pour quelqu’un qui est primo-délinquant sur le territoire
national ? Je vous demanderai donc une extrême clémence, et de faire une
application modérée de la loi pénale. » Après un rapide délibéré,
Alexandru part pour deux ans à la maison d’arrêt de Fresnes avec une amende
douanière de 20 000 euros mais, le président le précise, « une note
pour le médecin de la prison », avec la liste des médicaments requis.
Julien Mucchielli