CHRONIQUE. Au tribunal judiciaire
de Bobigny, la 17e chambre a jugé Kevin pour des faits de violences
ayant entraîné une ITT inférieure à 8 jours. Un règlement de compte sur fonds
de stupéfiants divise deux amis d’enfance : l’un est prévenu, l’autre victime.
La 17e chambre du tribunal
judiciaire de Bobigny voit passer les cas de toute la Seine-Saint-Denis en
comparutions immédiates. C’est au tour de Kevin*, 27 ans, d’être jugé. Debout
dans le box des accusés, son regard se ferme quand la présidente égrène les
faits.
« Vous
êtes ici pour des violences ayant entraîné un jour d’incapacité totale de
travail (ITT). Il a été constaté sur la victime un doigt cassé, des coups de
poing à la tête avec une agrafeuse », explique la juge avant de préciser
qu’il récidive après une condamnation en mars 2023 par le tribunal judiciaire
d’Evry.
Des vidéos comme témoin
La victime, Steve*, s’est rendue à
l’hôpital de Saint-Denis en précisant avoir été agressée par une personne avec
un objet. Aucune autre personne n’a assisté à l’agression et ne peut témoigner,
mais plusieurs vidéos du centre commercial et de la ville, où l’incident a eu
lieu, ont été retrouvées.
Dans la première vidéo, les deux
individus se croisent dans un centre commercial. Kevin se place derrière Steve
et le force à avancer. Ce dernier n’oppose pas de résistance. Le second
enregistrement, dans le centre commercial, témoigne de l’empoignement par le
col de Steve par Kevin avant de lui asséner un coup de pied au niveau des
chevilles qui le fait chuter au sol. Plusieurs coups de poing droit lui sont
portés dans la tête, avant que le prévenu ne sorte un objet métallique de sa
poche. « Très certainement une agrafeuse »,
analyse la magistrate, entraînant quelques sourires audibles dans la salle.
La suite efface pourtant toute joie. Sur
la vidéo de la ville, à nouveau, les coups de Kevin pleuvent sur Steve. « Les enquêteurs ont dénombré 3 coups de
poing, 5 coups à la tête et 28 coups avec cet objet. Au total 36 coups ont été
portés », énumère la juge. Interrogé par les policiers, la victime a
pourtant affirmé que « c’était réglé ».
« Régler ça avec les mains »
La victime, jusqu’ici installée sur les
bancs du public, s’avance après un signe de tête de l’avocate du prévenu. A
peine sorti de l’adolescence, Kevin s’assoit sur le banc des parties civiles
sans s’être présenté aux huissiers auparavant. Avant de l’entendre, la
présidente continue son examen des faits.
Dès son interpellation par les policiers,
les jours suivants l’altercation, le prévenu reconnaît les faits d’agressions
physiques. Il dit avoir eu « un coup de
nerfs », qu’il « rentrait chez lui
après sa journée de travail », et qu’il voulait « régler un différend à propos de [son] frère. » La juge reprend le procès-verbal
: « Vous lui aviez proposé de régler ça
avec les mains, mais monsieur, Steve n’était pas “chaud” alors quand vous
l’avez recroisé, vous lui avez dit de vous suivre avant de le rouer de coups ».
Aux policiers, Kevin reconnaît avoir mis
« 5, 6 coups à la tête pendant une minute trente ». Même s’il
se sait en tort, il ajoute devant le tribunal : « Il y a une histoire derrière, mon frère a été manipulé ».
Il essaye d’expliquer -maladroitement- le
contexte. Il s’agirait d’une dénonciation de son frère sur fonds de
stupéfiants. L’histoire ne convainc pas la présidente, qui demande à entendre
Steve. Celui-ci confirme avoir été entendu par une commission rogatoire dans
une affaire de trafic de stupéfiants.
« Les mots ne peuvent pas soulager »
C’est finalement le conseil de Kevin qui
intervient pour clarifier l’affaire : « Le
frère de Kevin est incarcéré depuis mars 2024 dans le cadre d’un autre dossier.
Steve a été placé en garde à vue en juin 2024. Suite à cela, la police aurait
fait croire aux autres interpellés présents qu’il avait balancé le frère de mon
client. La rumeur lui est remontée aux oreilles. »
Kevin temporise : « Je considère Steve comme mon petit frère depuis toujours alors j’ai mal
vécu cette histoire. Ça a grossi en moi comme une tumeur. La rancœur ne fait
pas bien les choses. »
Son avocate le questionne :
«
L’histoire date de juin, pourquoi en êtes-vous arrivé là ?
-
Quand on salit une famille, les mots ne peuvent pas soulager. »
A la barre, Steve paraît désolé pour le
prévenu, veut apaiser la situation et refuse de se constituer partie civile
malgré la possible demande de dédommagement. « Je n’ai pas envie qu’il soit incarcéré. L’histoire est finie, je veux
que ça l’arrange. »
Un
casier déjà rempli
Reconnu coupable dans une affaire de
stupéfiants, il habite depuis deux ans et demi avec sa compagne chez son père
en Seine-Saint-Denis. Il est brancardier à l’hôpital de la Roseraie à
Aubervilliers après avoir été ambulancier et livreur.
L’un de ses frères purge une peine de 48
mois à Fleury-Mérogis. Kevin a, quant à lui, cinq mentions inscrites dans son casier
judiciaire pour détention d’armes B en avril 2021, conduite en état d’ivresse
en décembre 2022 et détention de stupéfiants en 2020, 2021 et mars 2023. Cette
dernière condamnation l’oblige à porter, depuis le 3 janvier 2025, un bracelet
électronique pour six mois.
Face à ce casier, son avocate l’interroge
sur son parcours personnel :
« Qu’avez-vous fait après votre bac scientifique
?
-
Je
me suis inscrit en école de commerce mais je n’ai pas réussi à trouver une
alternance. J’ai commencé à travailler pour aider mon père. En 2021, j’ai fait
une formation d’ambulancier.
-
Vous
avez une conjointe ?
-
Oui,
elle est enceinte de trois mois. »
Pas
les lois du quartier
Ayant tout entendu, le ministère public
remarque : « Kevin reconnaît les faits
mais ne s’est pas rendu au commissariat et attend d’être interpellé. » Dans
la salle, sa petite-amie inquiète se tient le visage. « Les faits sont choquants : un doigt cassé et un traumatisme crânien. La
victime se dit être votre amie mais ce ne sont pas les lois du quartier qui
régissent notre société », fustige la procureure, avant de pointer : « Il y a un risque de récidive si vous êtes
de nouveau frustré. Les faits sont caractérisés et je suis inquiète que vous
travaillez dans le soin alors que vous avez des coups de nerfs. » Elle
requiert une peine de 18 mois de prison assortie d’un mandat de dépôt.
L’avocate insiste « il n’y a pas eu de préméditation des faits et il n’y aura pas de
récidive. Ils ont failli dans la communication mais aujourd’hui ils sont passés
à autre chose. Mon client essaye de s’extirper de la cité dans laquelle il a
grandi. Il est dans une démarche d’insertion et travaille en CDI. » Face
aux réquisitions, elle appuie : « 18 mois
de détention ne prennent pas en compte le positionnement du prévenu. Prenez en
compte la personnalisation de la peine. »
Après une suspension de séance de trente
minutes, le tribunal rend son délibéré. Kevin est reconnu coupable des faits
graves et condamné à 12 mois de prison à Fleury-Mérogis avec un mandat de dépôt
ainsi qu’une interdiction de port d’armes pendant cinq ans. A sa compagne
enceinte et en pleurs, il chuchote « parloir
» et dit à la victime : « Y’a aucun
problème. »
Marie-Agnès
Laffougère
*Les prénoms ont été
modifiés