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(93) Tribunal de Bobigny : « La rancœur ne fait pas bien les choses »

(93) Tribunal de Bobigny : « La rancœur ne fait pas bien les choses »
Publié le 12/03/2025 à 08:49

CHRONIQUE. Au tribunal judiciaire de Bobigny, la 17e chambre a jugé Kevin pour des faits de violences ayant entraîné une ITT inférieure à 8 jours. Un règlement de compte sur fonds de stupéfiants divise deux amis d’enfance : l’un est prévenu, l’autre victime.

La 17e chambre du tribunal judiciaire de Bobigny voit passer les cas de toute la Seine-Saint-Denis en comparutions immédiates. C’est au tour de Kevin*, 27 ans, d’être jugé. Debout dans le box des accusés, son regard se ferme quand la présidente égrène les faits.

« Vous êtes ici pour des violences ayant entraîné un jour d’incapacité totale de travail (ITT). Il a été constaté sur la victime un doigt cassé, des coups de poing à la tête avec une agrafeuse », explique la juge avant de préciser qu’il récidive après une condamnation en mars 2023 par le tribunal judiciaire d’Evry.

Des vidéos comme témoin

La victime, Steve*, s’est rendue à l’hôpital de Saint-Denis en précisant avoir été agressée par une personne avec un objet. Aucune autre personne n’a assisté à l’agression et ne peut témoigner, mais plusieurs vidéos du centre commercial et de la ville, où l’incident a eu lieu, ont été retrouvées.

Dans la première vidéo, les deux individus se croisent dans un centre commercial. Kevin se place derrière Steve et le force à avancer. Ce dernier n’oppose pas de résistance. Le second enregistrement, dans le centre commercial, témoigne de l’empoignement par le col de Steve par Kevin avant de lui asséner un coup de pied au niveau des chevilles qui le fait chuter au sol. Plusieurs coups de poing droit lui sont portés dans la tête, avant que le prévenu ne sorte un objet métallique de sa poche. « Très certainement une agrafeuse », analyse la magistrate, entraînant quelques sourires audibles dans la salle.

La suite efface pourtant toute joie. Sur la vidéo de la ville, à nouveau, les coups de Kevin pleuvent sur Steve. « Les enquêteurs ont dénombré 3 coups de poing, 5 coups à la tête et 28 coups avec cet objet. Au total 36 coups ont été portés », énumère la juge. Interrogé par les policiers, la victime a pourtant affirmé que « c’était réglé ».

 « Régler ça avec les mains »

La victime, jusqu’ici installée sur les bancs du public, s’avance après un signe de tête de l’avocate du prévenu. A peine sorti de l’adolescence, Kevin s’assoit sur le banc des parties civiles sans s’être présenté aux huissiers auparavant. Avant de l’entendre, la présidente continue son examen des faits.

Dès son interpellation par les policiers, les jours suivants l’altercation, le prévenu reconnaît les faits d’agressions physiques. Il dit avoir eu « un coup de nerfs », qu’il « rentrait chez lui après sa journée de travail », et qu’il voulait « régler un différend à propos de [son] frère. » La juge reprend le procès-verbal : « Vous lui aviez proposé de régler ça avec les mains, mais monsieur, Steve n’était pas “chaud” alors quand vous l’avez recroisé, vous lui avez dit de vous suivre avant de le rouer de coups ».

Aux policiers, Kevin reconnaît avoir mis « 5, 6 coups à la tête pendant une minute trente ». Même s’il se sait en tort, il ajoute devant le tribunal : « Il y a une histoire derrière, mon frère a été manipulé ».

Il essaye d’expliquer -maladroitement- le contexte. Il s’agirait d’une dénonciation de son frère sur fonds de stupéfiants. L’histoire ne convainc pas la présidente, qui demande à entendre Steve. Celui-ci confirme avoir été entendu par une commission rogatoire dans une affaire de trafic de stupéfiants.

 « Les mots ne peuvent pas soulager »

C’est finalement le conseil de Kevin qui intervient pour clarifier l’affaire : « Le frère de Kevin est incarcéré depuis mars 2024 dans le cadre d’un autre dossier. Steve a été placé en garde à vue en juin 2024. Suite à cela, la police aurait fait croire aux autres interpellés présents qu’il avait balancé le frère de mon client. La rumeur lui est remontée aux oreilles. »

Kevin temporise : « Je considère Steve comme mon petit frère depuis toujours alors j’ai mal vécu cette histoire. Ça a grossi en moi comme une tumeur. La rancœur ne fait pas bien les choses. »

Son avocate le questionne :

«  L’histoire date de juin, pourquoi en êtes-vous arrivé là ?

- Quand on salit une famille, les mots ne peuvent pas soulager. »

A la barre, Steve paraît désolé pour le prévenu, veut apaiser la situation et refuse de se constituer partie civile malgré la possible demande de dédommagement. « Je n’ai pas envie qu’il soit incarcéré. L’histoire est finie, je veux que ça l’arrange. »

Un casier déjà rempli

Reconnu coupable dans une affaire de stupéfiants, il habite depuis deux ans et demi avec sa compagne chez son père en Seine-Saint-Denis. Il est brancardier à l’hôpital de la Roseraie à Aubervilliers après avoir été ambulancier et livreur.

L’un de ses frères purge une peine de 48 mois à Fleury-Mérogis. Kevin a, quant à lui, cinq mentions inscrites dans son casier judiciaire pour détention d’armes B en avril 2021, conduite en état d’ivresse en décembre 2022 et détention de stupéfiants en 2020, 2021 et mars 2023. Cette dernière condamnation l’oblige à porter, depuis le 3 janvier 2025, un bracelet électronique pour six mois.

Face à ce casier, son avocate l’interroge sur son parcours personnel :

        « Qu’avez-vous fait après votre bac scientifique ?

-      Je me suis inscrit en école de commerce mais je n’ai pas réussi à trouver une alternance. J’ai commencé à travailler pour aider mon père. En 2021, j’ai fait une formation d’ambulancier.

-      Vous avez une conjointe ?

-      Oui, elle est enceinte de trois mois. »

Pas les lois du quartier

Ayant tout entendu, le ministère public remarque : « Kevin reconnaît les faits mais ne s’est pas rendu au commissariat et attend d’être interpellé. » Dans la salle, sa petite-amie inquiète se tient le visage. « Les faits sont choquants : un doigt cassé et un traumatisme crânien. La victime se dit être votre amie mais ce ne sont pas les lois du quartier qui régissent notre société », fustige la procureure, avant de pointer : « Il y a un risque de récidive si vous êtes de nouveau frustré. Les faits sont caractérisés et je suis inquiète que vous travaillez dans le soin alors que vous avez des coups de nerfs. » Elle requiert une peine de 18 mois de prison assortie d’un mandat de dépôt.

L’avocate insiste « il n’y a pas eu de préméditation des faits et il n’y aura pas de récidive. Ils ont failli dans la communication mais aujourd’hui ils sont passés à autre chose. Mon client essaye de s’extirper de la cité dans laquelle il a grandi. Il est dans une démarche d’insertion et travaille en CDI. » Face aux réquisitions, elle appuie : « 18 mois de détention ne prennent pas en compte le positionnement du prévenu. Prenez en compte la personnalisation de la peine. »

Après une suspension de séance de trente minutes, le tribunal rend son délibéré. Kevin est reconnu coupable des faits graves et condamné à 12 mois de prison à Fleury-Mérogis avec un mandat de dépôt ainsi qu’une interdiction de port d’armes pendant cinq ans. A sa compagne enceinte et en pleurs, il chuchote « parloir » et dit à la victime : « Y’a aucun problème. »

Marie-Agnès Laffougère


*Les prénoms ont été modifiés

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