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(93) Tribunal de Bobigny : « Aujourd’hui, vous allez devoir assumer pour lui »

(93) Tribunal de Bobigny : « Aujourd’hui, vous allez devoir assumer pour lui »
Publié le 21/02/2025 à 09:17

CHRONIQUE. En correctionnelle collégiale, les juges sont trois : le président et deux assesseurs. Quand vient le tour de Daniel, 26 ans, de comparaître devant la 18e chambre correctionnelle de Bobigny, le président fait une pause et à sa gauche, une assesseuse avec de grandes lunettes rouges prend le relais. C’est elle qui « instruit le dossier ».

Le « dossier » se résume au procès-verbal de synthèse des policiers, en surveillance à Bondy au pied d’un lieu « connu pour abriter un trafic », comme il en existe des centaines dans le département. Le 30 janvier, les agents en civil de la brigade anti-criminalité (BAC) aperçoivent Daniel accroupi à côté de la porte qui mène aux caves de l’immeuble. « Ils vous voient vous lever précipitamment à l’appel des guetteurs alertant de la présence des policiers, et décident de vous interpeller », dit la juge. Dans sa veste : 18 pochons de cannabis pour un total de 43 grammes, 100 euros. Dans un sac plastique noir, dissimulé dans un orifice à côté de l’entré des caves, 23 grammes dans huit pochons.

Au commissariat, Daniel explique : l’argent est à son cousin, et les pochons, c’était un « achat groupé » en vue d’un séjour au ski entre amis. Dans son téléphone, sept notes verrouillées qui sont des feuilles de compte. L’expertise toxicologique ne permettra pas de mettre en évidence des traces de cannabis dans l’organisme du Daniel - qui ne semble donc pas être un consommateur.

Daniel est jugé pour cela. Il est aussi jugé pour des faits du 27 janvier qui auraient dû faire l’objet d’une ordonnance pénale, que le parquet a décidé de joindre à l’affaire du 30 janvier. 34 grammes de résine, 7 grammes d’herbe, résume la juge. Et 510 euros en espèces.

« Qu’est-ce que vous faites accroupi ? »

Que dit Daniel à l’audience ? Il a sa propre stratégie : « Je reconnais détention, acquisition, transport mais pas l’offre ou la cession ». Puis, Daniel est pris dans un feu roulant de questions, en tirs croisés venant du parquet et du tribunal :

« (Président) Monsieur, sur les premiers faits vous étiez en train de passer une recharge

-     Non j’ai passé 0 recharge, Monsieur.

-     (Assesseuse) Donc les 18 pochons correspondent uniquement à votre consommation. Et les feuilles de comptes ?

-     Ce n’est pas à moi.

-     Vous partagez votre téléphone avec qui ?

-     Je ne vais pas dire son nom.

-     (Président) Vous voyez bien que ça fait un certain nombre d’éléments qui laissent penser à un trafic de stupéfiant. 

-     (Assesseuse) Qu’est-ce que vous faites accroupi ?

-     Je n’étais pas accroupi madame.

-     Comment vous expliquez que des notes dont vous n’êtes pas l’auteur soient déverrouillées avec votre empreinte ?

-     Parce que c’est mon téléphone.

-     (Procureur) Quelle utilité de prêter son téléphone ?

-     Il m’a demandé.

-     Pour ?

-     Il ne m’a pas donné d’explication. Il m’a dit qu’il ne voulait pas se faire cramer.

-     Donc vous savez qu’il y avait quelque chose d’illégal.

-     Oui, je me doutais.

-     Aujourd’hui vous allez devoir assumer pour lui. »

La lecture de la cote personnalité par la juge assesseuse est cruelle. « Vous êtes suivi par un juge d’application des peines à qui vous aviez promis de ne plus rien faire avec le stup’, comment vous jugez ça en termes de confiance ?

-     C’est vrai que ça peut paraître comme si j’avais dit des paroles en l’air, mais je le pense réellement. » Il ajoute en substance que cette promesse valait pour le trafic, pas pour la détention.

« Il y a ce que l’on veut supposer et ce que l’on peut prouver »

Le JAP ne demande pas de révocation du sursis de Daniel, condamné en 2023 pour des faits similaires. Le procureur est de bonne foi : « On ne l’a pas vu vendre directement, il n’a qu’une seule condamnation ». Il ajoute que, bien qu’il croie que Daniel était bien en train de vendre, il demandera une peine de prison ferme aménageable (10 mois, semi-liberté), pour ne pas entraver la réinsertion du prévenu.

L’avocat se fiche de ce que le procureur croit ou non. « Il y a ce que l’on veut supposer et ce que l’on peut prouver. » Il demande la relaxe pour l’offre ou la cession, la clémence pour la détention, acquisition et le transport. Il n’obtient pas sa relaxe ; Daniel écope de 8 mois de prison aménagés ab initio sous la forme d’une détention à domicile et d’une amende de 1000 euros (« vous bénéficiez d’un abattement de 20 % si vous payez dans le mois »).

Julien Mucchielli


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