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(91) Tribunal d’Évry : « Chloé a été traumatisée par l’audience »

(91) Tribunal d’Évry : « Chloé a été traumatisée par l’audience »
Publié le 08/03/2025 à 09:48

CHRONIQUE. Mercredi 18 décembre, le tribunal correctionnel juge un homme de 23 ans prévenu d’agression sexuelle - en fait, un viol correctionnalisé. La plaignante, traumatisée, n’est pas venue à l’audience. Elle est représentée par son avocate. Le prévenu est là, mais lui n’a pas d’avocat.

Les mains dans les poches, Dylan* se pointe à la barre pour demander le renvoi de son affaire. La présidente fait la moue : ce n’est pas un dossier qu’elle avait prévu de renvoyer. Le jeune homme a l’air embêté. Il ne sait pas où est son avocat, ni même s’il le représente encore, et c’est pourquoi il voudrait faire une demande d’aide juridictionnelle. « L’idée même d’un renvoi me met dans une colère noire ! » s’indigne l’avocate en partie civile. « La dernière fois, monsieur est arrivé avec son téléphone et un SMS de son avocat qui lui demandait de demander le renvoi. Sept mois plus tard, il n’a strictement rien fait. Aujourd’hui, la victime n’est pas là, parce que le dernier renvoi l’a détruite. Et aujourd’hui on nous demande un renvoi ? Je trouve ça scandaleux d’y penser. » La procureure abonde et le tribunal décide de retenir le dossier.

Deux affaires plus tard, revoilà Dylan, 23 ans, jugé pour une agression sexuelle sur Chloé*, 15 ans à l’époque. Lui dit qu’il ne s’est rien passé, « à part un câlin et un bisou », et elle parle de caresses et de pénétration digitale non consenties.

« Je ne viens que si on fait l’amour »

Le 9 décembre 2002, Dylan, 21 ans, passe chercher Chloé sur son lieu de stage. A la demande de l’adolescente, il la ramène chez elle. Ils montent dans sa chambre, discutent, lui est assis sur la coiffeuse, elle sur son lit. Ils s’embrassent « sans que je le veuille », dit Chloé aux policiers. S’en suit une dispute. Ils se tournent le dos, chacun assis à une extrémité du lit. Ils s’envoient des SMS. Dylan envoie ce texte : « On fait l’amour », suivi d’un emoji rieur, puis « je viens que si on fait l’amour ». Elle refuse à deux reprises. La victime présumée décrit ensuite la scène : il vient vers elle, lui caresse l’intérieur des cuisses à travers son jean, lui met la main dans la culotte et un doigt dans le vagin. Cela dure une dizaine de minutes. Il s’arrête et s’en va. Plus tard, il lui envoie un SMS : « À quel moment je t’ai forcée ? »

Avant de prévenir la police, à qui elle fera le récit des faits, Chloé prévient deux amies, sa psychologue et une professeure, qui fera un signalement. Une des amies dira aux policiers : « Chloé m’a dit qu’il l’avait doigtée de force ». Le psy de l’unité médico-judiciaire évaluera son retentissement psychologique à 4/7 et son ITT à 8 jours.

C’est à ce moment que la présidente se tourne vers le prévenu : « Quelles sont vos explications ?

-     De base, moi, je voulais pas y aller. C’était un vendredi et je devais rejoindre des amis à moi sur un rassemblement de voitures. Elle a insisté, j’y suis allé. Puis j’ai insisté, pour partir ; elle ne voulait pas, elle m’a fait un câlin et un bisou. C’est elle qui me dit ‘viens’, et je réponds ‘si je viens on fait l’amour’, pour rigoler. J’ai voulu partir mais elle avait fermé à clef.

-     Si vous vouliez tant partir, pourquoi n’être pas parti plus tôt ?

-     Elle a insisté. Comme c’était une bonne amie à moi, je ne voulais pas qu’elle fasse la gueule.

-     Pourquoi a-t-elle déposé une plainte contre vous ?

-     Peut-être parce qu’elle avait des sentiments pour moi et qu’elle était vexée que je parte.

-     Vous avez été surpris par son dépôt de plainte ?

-     Bien sûr.

-     Elle vous a ‘pourri’ sur les réseaux, avez-vous déclaré ?

-     Elle a mis une photo de moi avec mon adresse, en disant que j’agressais les mineures. Elle montrait ma photo sur les rassemblements de voiture en disant ‘c’est lui mon violeur’. »

« C’était plus une petite sœur »

« C’était quoi, votre relation ? » demande une juge assesseuse.

« C’était plus une petite sœur.

-     Vous aviez une copine ?

-     Je venais de me séparer de ma copine avec qui j’ai eu un enfant, qui a trois ans aujourd’hui. »

Dylan explique qu’elle n’allait pas bien psychologiquement, et que lui aussi se sentait mal après sa rupture. Ils étaient des confidents.

« Je ne comprends pas comment on en passe de ‘petite sœur’ à ‘on s’embrasse’, à ‘on fait l’amour’ », cingle la procureure. « Comment vous expliquez que ses parents disent qu’elle allait très bien jusqu’à cet évènement ? »

Dylan a deux enfants, 6 ans et 3 ans, de deux compagnes différentes. Il n’a aucune nouvelle de l’aîné. Il a été condamné à trois reprises. Une fois pour violences sur conjointe, une autre fois pour appels téléphoniques malveillants réitérés, et une dernière fois pour refus d’obtempérer. Sa mère est aide-soignante, son père était inconnu jusqu’à ce qu’il renoue avec lui récemment.

« Elle était tétanisée, elle en veut à la terre entière »

L’avocate de Chloé plaide avec conviction. « Chloé a été traumatisée par l’audience du mois de mai. Elle était incapable de renouveler l’expérience aujourd’hui. Elle était tétanisée. » La cliente en question, aujourd’hui âgée de 17 ans et bientôt majeure, est dans un état de stress post traumatique. « Elle en veut à la terre entière. Elle est devenue agressive, a rejeté ses amis ; elle est seule. »

Elle souhaite revenir sur le contexte de la relation. « Chloé explique qu’elle est allée au contact de Monsieur parce qu’ils avaient un ami commun qui allait mal. Elle est allée lui dire pour qu’il l’aide. Monsieur en a profité le jour-même pour lui envoyer des messages insistants », pose-t-elle. « Elle ne voulait pas de relation avec lui, car elle savait qu’il avait été violent avec sa compagne », précise-t-elle. Elle demande une expertise psy et un renvoi sur intérêts civils.

« Ce n’est pas parole contre parole »

La procureure dit « qu’à première vue, c’est parole contre parole », mais en fait non : « Je fais l’amour - Non - Je viens que si on fait l’amour ». Et s’en suit l’agression déclarée, dont la procureure refait le déroulé. « Face à tout ça, nous avons les déclarations fantaisistes de Monsieur. Ce n’est donc pas ‘parole contre parole’ ». Elle souhaite qu’il soit déclaré coupable, rappelle qu’il s’agit de faits de viol correctionnalisés, et de ce fait demande trois ans de prison, dont 18 mois avec sursis probatoire. Elle demande qu’il ne soit pas délivré de mandat de dépôt, ce qui n’est pas possible, puisque toute peine de prison ferme supérieure à un an entraîne l’incarcération du condamné. Dylan n’ayant pas d’avocat et ne voyant pas quoi ajouter, n’essaie pas de plaider pour lui-même.

Le tribunal n’aura pas besoin de corriger cette erreur du parquet, puisqu’en fin de journée, après en avoir délibéré, les juges décident de relaxer Dylan au bénéfice du doute. La juge croit bon d’ajouter : « Le tribunal vous invite à être prudent dans vos relations avec les jeunes femmes. » Les parents de Chloé s’en vont, dépités.

Julien Mucchielli

 

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