CHRONIQUE. Mercredi
18 décembre, le tribunal correctionnel juge un homme de 23 ans prévenu
d’agression sexuelle - en fait, un viol correctionnalisé. La plaignante,
traumatisée, n’est pas venue à l’audience. Elle est représentée par son
avocate. Le prévenu est là, mais lui n’a pas d’avocat.
Les mains
dans les poches, Dylan* se pointe à la barre pour demander le renvoi de son
affaire. La présidente fait la moue : ce n’est pas un dossier qu’elle avait
prévu de renvoyer. Le jeune homme a l’air embêté. Il ne sait pas où est son
avocat, ni même s’il le représente encore, et c’est pourquoi il voudrait faire
une demande d’aide juridictionnelle. « L’idée même d’un renvoi me met
dans une colère noire ! » s’indigne l’avocate en partie civile.
« La dernière fois, monsieur est arrivé avec son téléphone et un SMS de
son avocat qui lui demandait de demander le renvoi. Sept mois plus tard, il n’a
strictement rien fait. Aujourd’hui, la victime n’est pas là, parce que le
dernier renvoi l’a détruite. Et aujourd’hui on nous demande un renvoi ? Je
trouve ça scandaleux d’y penser. » La procureure abonde et le tribunal
décide de retenir le dossier.
Deux affaires
plus tard, revoilà Dylan, 23 ans, jugé pour une agression sexuelle sur Chloé*,
15 ans à l’époque. Lui dit qu’il ne s’est rien passé, « à part un câlin
et un bisou », et elle parle de caresses et de pénétration digitale
non consenties.
« Je ne
viens que si on fait l’amour »
Le 9 décembre
2002, Dylan, 21 ans, passe chercher Chloé sur son lieu de stage. A la demande
de l’adolescente, il la ramène chez elle. Ils montent dans sa chambre,
discutent, lui est assis sur la coiffeuse, elle sur son lit. Ils s’embrassent
« sans que je le veuille », dit Chloé aux policiers. S’en suit
une dispute. Ils se tournent le dos, chacun assis à une extrémité du lit. Ils
s’envoient des SMS. Dylan envoie ce texte : « On fait l’amour »,
suivi d’un emoji rieur, puis « je viens que si on fait l’amour ».
Elle refuse à deux reprises. La victime présumée décrit ensuite la scène : il
vient vers elle, lui caresse l’intérieur des cuisses à travers son jean, lui
met la main dans la culotte et un doigt dans le vagin. Cela dure une dizaine de
minutes. Il s’arrête et s’en va. Plus tard, il lui envoie un SMS : « À
quel moment je t’ai forcée ? »
Avant de
prévenir la police, à qui elle fera le récit des faits, Chloé prévient deux
amies, sa psychologue et une professeure, qui fera un signalement. Une des
amies dira aux policiers : « Chloé m’a dit qu’il l’avait doigtée de
force ». Le psy de l’unité médico-judiciaire évaluera son
retentissement psychologique à 4/7 et son ITT à 8 jours.
C’est à ce
moment que la présidente se tourne vers le prévenu : « Quelles sont vos
explications ?
-
De base,
moi, je voulais pas y aller. C’était un vendredi et je devais rejoindre des
amis à moi sur un rassemblement de voitures. Elle a insisté, j’y suis allé.
Puis j’ai insisté, pour partir ; elle ne voulait pas, elle m’a fait un câlin et
un bisou. C’est elle qui me dit ‘viens’, et je réponds ‘si je viens on fait
l’amour’, pour rigoler. J’ai voulu partir mais elle avait fermé à clef.
-
Si vous
vouliez tant partir, pourquoi n’être pas parti plus tôt ?
-
Elle a
insisté. Comme c’était une bonne amie à moi, je ne voulais pas qu’elle fasse la
gueule.
-
Pourquoi
a-t-elle déposé une plainte contre vous ?
-
Peut-être
parce qu’elle avait des sentiments pour moi et qu’elle était vexée que je
parte.
-
Vous
avez été surpris par son dépôt de plainte ?
-
Bien
sûr.
-
Elle
vous a ‘pourri’ sur les réseaux, avez-vous déclaré ?
- Elle a mis une photo de moi avec mon adresse,
en disant que j’agressais les mineures. Elle montrait ma photo sur les
rassemblements de voiture en disant ‘c’est lui mon violeur’. »
« C’était
plus une petite sœur »
« C’était
quoi, votre relation ? » demande une juge assesseuse.
« C’était
plus une petite sœur.
-
Vous
aviez une copine ?
- Je venais de me séparer de ma copine avec qui
j’ai eu un enfant, qui a trois ans aujourd’hui. »
Dylan
explique qu’elle n’allait pas bien psychologiquement, et que lui aussi se
sentait mal après sa rupture. Ils étaient des confidents.
« Je ne
comprends pas comment on en passe de ‘petite sœur’ à ‘on s’embrasse’, à ‘on
fait l’amour’ », cingle la procureure. « Comment vous
expliquez que ses parents disent qu’elle allait très bien jusqu’à cet évènement
? »
Dylan a deux
enfants, 6 ans et 3 ans, de deux compagnes différentes. Il n’a aucune nouvelle
de l’aîné. Il a été condamné à trois reprises. Une fois pour violences sur
conjointe, une autre fois pour appels téléphoniques malveillants réitérés, et
une dernière fois pour refus d’obtempérer. Sa mère est aide-soignante, son père
était inconnu jusqu’à ce qu’il renoue avec lui récemment.
« Elle
était tétanisée, elle en veut à la terre entière »
L’avocate de
Chloé plaide avec conviction. « Chloé a été traumatisée par l’audience
du mois de mai. Elle était incapable de renouveler l’expérience aujourd’hui.
Elle était tétanisée. » La cliente en question, aujourd’hui âgée de 17
ans et bientôt majeure, est dans un état de stress post traumatique. « Elle
en veut à la terre entière. Elle est devenue agressive, a rejeté ses amis ;
elle est seule. »
Elle souhaite
revenir sur le contexte de la relation. « Chloé explique qu’elle est
allée au contact de Monsieur parce qu’ils avaient un ami commun qui allait mal.
Elle est allée lui dire pour qu’il l’aide. Monsieur en a profité le jour-même
pour lui envoyer des messages insistants », pose-t-elle. « Elle
ne voulait pas de relation avec lui, car elle savait qu’il avait été violent
avec sa compagne », précise-t-elle. Elle demande une expertise psy et
un renvoi sur intérêts civils.
« Ce
n’est pas parole contre parole »
La procureure
dit « qu’à première vue, c’est parole contre parole », mais en
fait non : « Je fais l’amour - Non - Je viens que si on fait l’amour ».
Et s’en suit l’agression déclarée, dont la procureure refait le déroulé.
« Face à tout ça, nous avons les déclarations fantaisistes de Monsieur.
Ce n’est donc pas ‘parole contre parole’ ». Elle souhaite qu’il
soit déclaré coupable, rappelle qu’il s’agit de faits de viol
correctionnalisés, et de ce fait demande trois ans de prison, dont 18 mois avec
sursis probatoire. Elle demande qu’il ne soit pas délivré de mandat de dépôt,
ce qui n’est pas possible, puisque toute peine de prison ferme supérieure à un
an entraîne l’incarcération du condamné. Dylan n’ayant pas d’avocat et ne
voyant pas quoi ajouter, n’essaie pas de plaider pour lui-même.
Le tribunal
n’aura pas besoin de corriger cette erreur du parquet, puisqu’en fin de
journée, après en avoir délibéré, les juges décident de relaxer Dylan au
bénéfice du doute. La juge croit bon d’ajouter : « Le tribunal vous invite à
être prudent dans vos relations avec les jeunes femmes. » Les
parents de Chloé s’en vont, dépités.
Julien Mucchielli