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(91) 20 ans de Loi handicap : en Essonne, un bilan en demi-teinte

(91) 20 ans de Loi handicap : en Essonne, un bilan en demi-teinte
Publié le 13/02/2025 à 10:35

Qu’a changé la loi handicap de 2005, deux décennies après son entrée en vigueur ? Si, sur le terrain, on salue « une de ces lois qui change la société », du côté des élus comme des professionnels du secteur, on dresse un bilan contrasté et on déplore des politiques d’inclusion à la peine, victimes de moyens en baisse. Le point en Essonne, à l’occasion de la visite d’un habitat inclusif au Coudray-Montceaux.

Cédric Thomas, locataire de l’un des nouveaux habitats inclusifs financés en partie par le Département de l’Essonne, arbore un grand sourire lorsqu’il accueille ses visiteurs dans son 50m² de la résidence Simone-Veil, au Coudray-Montceaux. En situation de handicap moteur, le père de famille bénéficie depuis trois ans de ce logement pensé pour les personnes comme lui : tout est à sa portée, les portes - élargies - s’ouvrent seules, et surtout, il bénéficie de la présence d’auxiliaires de vie 24h sur 24. « Ça a tout changé, explique-t-il. Je peux désormais vivre seul. Il y a toujours quelqu’un que je peux appeler si j’ai besoin d’aide ».

Une dizaine de locataires sont accueillis dans cette résidence d’un autre genre, gérée par le bailleur 1001 vies habitat, et sortie de terre en 2022. Jeunes, couples, familles monoparentales… Des 86 logements que compte le bâtiment au total, 10 appartements sont intégralement pensés pour l'autonomie. 

« L’habitat inclusif vise à offrir aux personnes en situation de grand handicap la possibilité de vivre de manière autonome dans un logement ordinaire, avec des services adaptés à leurs besoins quotidiens », décrit le Département. Des services adaptés, ce sont par exemple des soins infirmiers de l’association aide et soins à domicile (ASAD) Seine Essonne, disponible 7 jours sur 7. C’est aussi un accompagnement pour les courses, les rendez-vous médicaux, les promenades… 

Mais pour bénéficier de ce sésame, il faut quand même être sélectionné parmi les très nombreux dossiers de candidature ; c’est un comité spécialement formé d’acteurs du territoire liés au handicap et d’élus qui se charge d’évaluer chaque situation. L’attribution du logement inclusif est également soumise aux mêmes conditions que l’accès à un logement social déterminées par le bailleur.

« En Essonne, la situation est moins enviable qu’ailleurs »

C’est dire si aujourd’hui, 20 ans après la loi handicap de 2005, des Cédric, il y en a malheureusement très peu. En Essonne, 116 308 personnes étaient en situation de handicap en 2024, soit 8,5 % de la population essonnienne. S’il reconnaît « des progrès » acquis grâce au texte de 2005 et salue « l’une de ces lois qui marque la société », François Durovray, président (LR) du Département, indique que le handicap reste le sujet sur lequel il est « le plus sollicité ». « En Essonne, la situation est moins enviable qu’ailleurs. Il y a beaucoup de mécontents. Si des efforts énormes ont été faits pour développer l’offre, la demande a, de son côté, beaucoup augmenté. Ce manque de prise en charge est à réduire ».

François Durovray souligne quand même que le Département se situe au-delà du seuil légal concernant l’emploi de personnes handicapées au sein de la collectivité : 7,64 % contre les 6 % rendus obligatoires il y a 20 ans. Et sur le terrain, l’activité croissante de la MDPH témoigne du chemin parcouru : « En 2024, nous avons accompagné, à la Maison départementale des personnes handicapées, plus de 120 000 personnes. C’est 63 % de plus qu’il y a 10 ans », poursuit le président du 91.

Favoriser l’autonomie, scolariser les enfants, créer des places dans les établissements spécialisés, moderniser les services à domicile et « aider les aidants » : « Fidèle à l’esprit de la loi de 2005 voulue par Jacques Chirac, l’Essonne veut faire du handicap une réalité pleinement reconnue par la société », avec « une approche globale du handicap et des dispositifs pensés pour toutes les dimensions de la vie collective et toutes les formes de handicap », fait valoir François Durovray. C’est dans cet esprit qu’est née la résidence inclusive Simone-Veil, fruit, comme d’autres dispositifs, d’un « important travail partenarial », notamment avec l’ARS et les associations du territoire. « Le Département veut donner le choix du maintien à domicile aux personnes en perte d’autonomie en diversifiant l’offre : à ce titre, il encourage le développement de l’habitat inclusif ». Depuis 2019, le conseil départemental a conventionné 15 porteurs/gestionnaires pour la mise en œuvre de 22 projets, pour les personnes en situation de handicap et les personnes âgées. A terme, ces logements devraient accueillir 143 personnes en situation de handicap et 32 personnes âgées.

Une application de la loi qui « dépend des volontés sur le terrain »

Du côté des professionnels du secteur, on déplore malgré tout un quotidien rendu difficile par les coupes budgétaires, et le « mépris » institutionnel envers des métiers qui restent précaires, dans des structures qui peinent à recruter. En Essonne comme ailleurs, les collectivités territoriales n’ont pas toutes pris à bras le corps la question du handicap. Même si, depuis 2005, « des communes ont fait des efforts » et « mis les moyens » pour faciliter l’inclusion, « cela dépend surtout des politiques du moment et des élus en place », observe Caroline S., éducatrice spécialisée dans un institut médico-éducatif (IME) en Essonne et responsable syndicale. Après 31 ans de carrière, et 20 ans après l’application de la loi, la militante dresse un bilan plutôt sombre de ce texte qui a surtout été, pour elle, un « effet d’annonce ». « Il faudrait rouvrir le débat et inclure les professionnels, les familles, les personnes concernées, l’Education nationale et faire un véritable état des lieux pour réécrire la loi », estime-t-elle.

Car la scolarité et les ouvertures d’établissement, oui, mais c’était sans compter sur « les changements de population » qu’ont connu les territoires. « Avec l’accès à l’école, la loi a supprimé de nombreuses places dans les hôpitaux de jour, regrette ainsi Caroline S. Avant la loi de 2005, il y avait des tentatives d’inclusion en milieu scolaire, à la journée ou à l’heure. Avec la demande qu’il y a aujourd’hui, les AESH manquent et ne sont pas assez formés. Personne ne conteste le fait d’accueillir les enfants en situation de handicap à l’école de la République, mais nous n’avons pas les moyens nécessaires ».

Par exemple, si tous les enfants accueillis en IME devaient aller à l’école, il faudrait « construire des espaces pensés pour eux, former encore plus de professionnels, prendre en compte les spécificités de chacun, ce qui semble impossible aujourd’hui ». Le ressenti semble partagé dans les milieux socio-éducatifs essonniens : « Sur le terrain, les professionnels sont en grande souffrance. Cela cause une grande démotivation. »

Le secteur risque d’autant plus de souffrir de budgets contraints que les collectivités se serrent la ceinture en ce début d’année 2025. En Essonne, le secteur de la santé et du social se mobilise le 13 mars prochain contre les coupes budgétaires – à hauteur de 40 millions d’euros, et notamment la suppression de la prime Ségur pour les professionnels de santé, ainsi que la diminution des subventions aux associations.

Mylène Hassany

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