CULTURE

Trouve-t-on encore la Tempérance dans nos tribunaux ?

Trouve-t-on encore la Tempérance dans nos tribunaux ?
Tempérance (détail), de Piero del Pollaiolo, galerie des offices à Florence. (c) Étienne Madranges
Publié le 09/03/2025 à 07:00

EMPREINTES D'HISTOIRE. Lors de ses visites dans les cours et tribunaux, notre chroniqueur s’est parfois attaché à rechercher les vertus et leurs allégories qui s’y exposaient ou s’y cachaient. Si les palais de justice contemporains et les cités judiciaires lui ont semblé désespérément pauvres en décors symboliques, il a pu recenser* dans les palais anciens des exemples de vertus. La plus répandue est évidemment « La Justice » avec son glaive et sa balance, mais la plus rare parmi ces représentations est « La Tempérance ».

On distingue traditionnellement, quatre vertus cardinales et trois vertus théologales. Ces dernières sont : la Foi, l’Espérance et la Charité. Les vertus cardinales sont : la Justice, la Force, la Prudence et la Tempérance. Au Moyen Âge, on considérait que les vertus cardinales s’enracinaient dans les vertus théologales. Le mot latin « cardo » signifiait « gond » ou « charnière » ou « pivot ».

Une préoccupation très ancienne

De tous temps, la tempérance a été définie comme la vertu permettant de modérer ses désirs, ses passions, ses tentations. S’opposant à l’excès et à l’immodération, elle incarne l’équilibre et la mesure dans les choix humains. Elle implique une maîtrise de soi permettant de résister aux pulsions et impulsions immédiates. Elle évoque la patience.

Dans l’Antiquité, les grands philosophes grecs Platon et Aristote s’intéressent aux vertus morales et intellectuelles. Platon, au IVe siècle avant notre ère, dans « Phédon », l’associe à la justice, à la purification et la pureté. Pour le polymathe Aristote, disciple du précédent, la tempérance permet de limiter les convoitises et les plaisirs du toucher. Dans « L’Éthique à Nicomaque », après avoir défini la vertu morale comme le fruit de l’habitude et non celui de l’enseignement, il écrit au livre III : « la décision n’est pas ardeur… car ce qu’on fait sous l’impulsion de l’ardeur est ce qui semble le moins décidé ».

En 1593, un amateur d’art italien très érudit, Cesare Ripa, originaire de Pérouse, écuyer tranchant d’un cardinal, publie une « Iconologie » qui illustre et explique 600 allégories. Il destine son œuvre, qui sera maintes fois complétée, aux poètes, aux peintres et aux sculpteurs pour représenter les vertus, les vices, les sentiments et les passions humaines.

Le français Jean Baudoin traduit en 1636 cet ouvrage sous le titre « Iconologie ou explication nouvelle de plusieurs images ». Le succès est immédiat.

Le mors au cœur de l’allégorie

Cette publication, sorte de code allégorique général, va servir jusqu’au XIXe siècle à tous les artistes décorant des édifices ou des livres, des murs et des plafonds, ainsi qu’aux maitres verriers comme aux tapissiers.

La Tempérance y apparaît sous la forme d’une femme tenant un mors destiné à calmer les ardeurs d’un éléphant devant lequel elle se trouve (illustration ci-après). Ce mors, avec ou sans rênes, devient pour toujours le symbole incontournable de l’allégorie de la Tempérance.


« La Tempérance » dans « L’iconologie » de Cesare Ripa et Jean Baudoin (1636). © Étienne Madranges

Quelques années auparavant, le peintre florentin Piero del Pollaiolo, souhaitant associer les vertus théologales et les vertus cardinales, les avait agrégées toutes les sept dans une grande huile sur bois (voir illustration ci-après).

Il avait alors représenté la Tempérance non pas avec un mors comme ce sera le cas la plupart du temps par la suite, mais par une femme versant doucement et délicatement un mince filet d’eau dans un luxueux récipient. La scène ne respecte d’ailleurs pas les règles de la physique élémentaire car on se demande (voir illustration en début de chronique) comment l’eau ou le liquide fait une courbe !

C’est lui qui imagine « la Prudence » tenant un miroir et un serpent. Serpent et miroir seront dès lors toujours associés pour représenter l’allégorie de la Prudence, tandis que la femme (plus tard nue) portant un miroir seul non associé au serpent sera (presque) toujours la représentation de « La Vérité » dans les tribunaux.


Les 7 vertus peintes par Piero Pollaiolo en 1470, huile sur bois à la Galerie des Offices (Florence, Italie) de gauche à droite : la Force, la Tempérance, la Foi, la Charité, l’Espérance, la Justice, la Prudence. © Étienne Madranges

En 1768, l’artiste Nicolas Guy Brenet réalise un décor somptueux dans la Grand’chambre du Parlement de Douai (actuelle Cour d’appel de Douai dans le Nord). Le Parlement des Flandres a quitté Cambrai en 1714 pour rejoindre, à l’invitation des échevins de Douai, un ancien refuge pour moines, le refuge de Marchiennes, aménagé à grands frais de 1715 à 1790 afin d’accueillir les magistrats avec la solennité et le décorum qui conviennent.

Dans le décor des Parlements à l’époque, la tendance est à la représentation du monarque régnant, du Christ, et des allégories.

Au plafond comme sur les murs, il s’agit tout à la fois de renforcer le rôle et la responsabilité des juges, par la Justice et la Force notamment, et de les rappeler à leur devoir de prudence en modérant leurs ardeurs, par la Prudence et la Tempérance, sans oublier le rôle central de la Religion et la nécessaire recherche de la Vérité.

Il faut frapper les esprits… et l’âme des magistrats !

Brenet, membre de l’académie royale de peinture, ancien élève de François Boucher et admirateur de Nicolas Poussin, consacre deux années au décor du Parlement de Flandre.


La Grand’chambre de la Cour d’appel de Douai (Nord) avec les fresques de Guy Brenet ((1768). © Étienne Madranges

Il développe cinq thèmes : la Religion, la Justice, la Force, la Vérité, la Prudence, l’Étude (ou la Science). On cherche dès lors la Tempérance ! On la trouve en réalité plus discrète mais bien présente, associée à la Force dans le même panneau.

Un putto tient à la main l’incontournable mors avec ses rênes. L’angelot tente de croiser le regard de la Force, mais cette dernière montre une certaine indifférence que d’aucuns apparenteraient à du mépris. Toujours est-il que si la Force domine, la Tempérance est bien là (illustration ci-dessous).


La Tempérance (le putto tenant le mors) associée à la Force dans la Grand’chambre de la Cour d’appel de Douai (Nord) occupant les locaux de l’ancien Parlement des Flandres, fresque de Guy Brenet ((1768). © Étienne Madranges

On trouve en réalité très peu d’exemples de la Tempérance dans les cours et les tribunaux. Dans la Grand’chambre de la Cour d’appel de Pau (Pyrénées-Atlantiques), un rare tableau la met à l’honneur. Le palais de justice de la capitale béarnaise a été construit en 1847.

Pendant la guerre contre la Prusse en 1870, la Grand’chambre a accueilli la Cour de cassation, qui y est restée de décembre 1870 à mars 1871.

Plusieurs tableaux ainsi qu’un vitrail** décorent cette salle d’audience solennelle. Le tableau qui évoque la Tempérance s’intitule curieusement « La Loi ». Mais on est bien, par le mors, en présence de l’allégorie de la Vertu.


Tableau intitulé « La Loi » représentant la Tempérance au palais de justice de Pau (Pyrénées-Atlantiques). © Étienne Madranges

Quand les palais affichent les vertus au fronton

Encore plus rares sont les représentations sculptées. Dans le Pas-de-Calais, le bailliage de Saint-Omer (c’est désormais un bâtiment privé) possédait en façade une statue de la Tempérance.

Au XIXe siècle, deux anciens palais de justice possèdent sur leur fronton le célèbre mors : à Hazebrouck, dans le Nord (le tribunal de grande instance y a été fermé en 2010) et à Provins (Seine-et-Marne) où le tribunal d’instance a été fermé en 2009.


Le fronton du palais de justice d’Hazebrouck (Nord) ; à gauche le mors de la Tempérance. © Étienne Madranges


Fronton de l’ancien palais de justice de Provins (77) ; à gauche la Vérité et à droite la Tempérance. © Étienne Madranges

Une vertu bien partagée ?

Au XVIIe siècle, le moraliste Jean de La Bruyère, dont le grand-père maternel était procureur au Châtelet, fait l’éloge de la tempérance et critique en 1688 dans « Les Caractères » l’intempérance de certains jeunes magistrats : « Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et les plaisirs ont associés à quelques-uns de ceux qu’on nomme à la cour de petits-maîtres : ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la gravité de la robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur fortune d’être sages et modérés. Ils prennent de la cour ce qu’elle a de pire : ils s’approprient la vanité, la mollesse, l’intempérance, le libertinage, comme si tous ces vices leur étaient dus, et, affectant ainsi un caractère éloigné de celui qu’ils ont à soutenir, ils deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fidèles de très méchants originaux ».

Le fabuliste Jean de La Fontaine préfère appliquer cette vertu aux animaux. Dans « Le chien qui porte à son cou le dîner de son maître », on peut lire : « Chose étrange ! On apprend la tempérance aux chiens, et l’on ne peut l’apprendre aux hommes ».

A voir et analyser le fonctionnement au XXIe siècle de nos cours et tribunaux, force est de constater que la Tempérance demeure une vertu fondamentale des magistrats et des fonctionnaires qui, malgré l’embolie des juridictions et l’absence de moyens, font preuve d’un dévouement constant au service public. N’oublions pas les avocats qui patientent de longues heures pendant les audiences.


Il faut à l’heure actuelle aux acteurs du système judiciaire français saturé de sollicitations, d’enjeux environnementaux et sanitaires, écrasé par un salmigondis de textes parfois illisibles, beaucoup de maîtrise de soi, d’éthique, de persévérance et d’appel à tous les états se rapprochant de la tempérance : sobriété, retenue, circonspection, réserve, sagesse !

Étienne Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 247

* voir le livre « Les palais de justice de France » de l’auteur aux éditions LexisNexis
*
voir au sujet du Christ ornant la verrière de la cour d’appel de Pau notre 33ème chronique dans le JSS n° 19 du 10 mars 2018

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