EMPREINTES D'HISTOIRE. Lors de ses visites dans les
cours et tribunaux, notre chroniqueur s’est parfois attaché à rechercher les
vertus et leurs allégories qui s’y exposaient ou s’y cachaient. Si les palais
de justice contemporains et les cités judiciaires lui ont semblé désespérément
pauvres en décors symboliques, il a pu recenser* dans les palais anciens des
exemples de vertus. La plus répandue est évidemment « La Justice »
avec son glaive et sa balance, mais la plus rare parmi ces représentations est
« La Tempérance ».
On distingue
traditionnellement, quatre vertus cardinales et trois vertus théologales. Ces
dernières sont : la Foi, l’Espérance et la Charité. Les vertus cardinales
sont : la Justice, la Force, la Prudence et la Tempérance. Au Moyen Âge,
on considérait que les vertus cardinales s’enracinaient dans les vertus
théologales. Le mot latin « cardo » signifiait « gond »
ou « charnière » ou « pivot ».
Une préoccupation très
ancienne
De tous temps, la tempérance
a été définie comme la vertu permettant de modérer ses désirs, ses passions,
ses tentations. S’opposant à l’excès et à l’immodération, elle incarne
l’équilibre et la mesure dans les choix humains. Elle implique une maîtrise de
soi permettant de résister aux pulsions et impulsions immédiates. Elle évoque
la patience.
Dans l’Antiquité, les grands
philosophes grecs Platon et Aristote s’intéressent aux vertus morales et
intellectuelles. Platon, au IVe siècle avant notre ère, dans « Phédon »,
l’associe à la justice, à la purification et la pureté. Pour le polymathe
Aristote, disciple du précédent, la tempérance permet de limiter les
convoitises et les plaisirs du toucher. Dans « L’Éthique à Nicomaque »,
après avoir défini la vertu morale comme le fruit de l’habitude et non celui de
l’enseignement, il écrit au livre III : « la décision n’est pas
ardeur… car ce qu’on fait sous l’impulsion de l’ardeur est ce qui semble le
moins décidé ».
En 1593, un amateur d’art
italien très érudit, Cesare Ripa, originaire de Pérouse, écuyer tranchant d’un
cardinal, publie une « Iconologie » qui illustre et explique
600 allégories. Il destine son œuvre, qui sera maintes fois complétée, aux
poètes, aux peintres et aux sculpteurs pour représenter les vertus, les vices,
les sentiments et les passions humaines.
Le français Jean Baudoin
traduit en 1636 cet ouvrage sous le titre « Iconologie ou explication
nouvelle de plusieurs images ». Le succès est immédiat.
Le mors au cœur de
l’allégorie
Cette publication, sorte de
code allégorique général, va servir jusqu’au XIXe siècle à tous les
artistes décorant des édifices ou des livres, des murs et des plafonds, ainsi
qu’aux maitres verriers comme aux tapissiers.
La Tempérance y apparaît sous
la forme d’une femme tenant un mors destiné à calmer les ardeurs d’un éléphant
devant lequel elle se trouve (illustration ci-après). Ce mors, avec ou sans
rênes, devient pour toujours le symbole incontournable de l’allégorie de la
Tempérance.

« La Tempérance » dans « L’iconologie » de Cesare Ripa et
Jean Baudoin (1636). © Étienne Madranges
Quelques années auparavant,
le peintre florentin Piero del Pollaiolo, souhaitant associer les vertus
théologales et les vertus cardinales, les avait agrégées toutes les sept dans
une grande huile sur bois (voir illustration ci-après).
Il avait alors représenté la
Tempérance non pas avec un mors comme ce sera le cas la plupart du temps par la
suite, mais par une femme versant doucement et délicatement un mince filet
d’eau dans un luxueux récipient. La scène ne respecte d’ailleurs pas les règles
de la physique élémentaire car on se demande (voir illustration en début de
chronique) comment l’eau ou le liquide fait une courbe !
C’est lui qui imagine « la
Prudence » tenant un miroir et un serpent. Serpent et miroir seront
dès lors toujours associés pour représenter l’allégorie de la Prudence, tandis
que la femme (plus tard nue) portant un miroir seul non associé au serpent sera
(presque) toujours la représentation de « La Vérité » dans les
tribunaux.

Les 7 vertus peintes par Piero Pollaiolo en 1470, huile sur bois à la Galerie
des Offices (Florence, Italie) de gauche à droite : la Force, la
Tempérance, la Foi, la Charité, l’Espérance, la Justice, la Prudence. © Étienne
Madranges
En 1768, l’artiste Nicolas
Guy Brenet réalise un décor somptueux dans la Grand’chambre du Parlement de
Douai (actuelle Cour d’appel de Douai dans le Nord). Le Parlement des Flandres
a quitté Cambrai en 1714 pour rejoindre, à l’invitation des échevins de Douai,
un ancien refuge pour moines, le refuge de Marchiennes, aménagé à grands frais
de 1715 à 1790 afin d’accueillir les magistrats avec la solennité et le décorum
qui conviennent.
Dans le décor des Parlements
à l’époque, la tendance est à la représentation du monarque régnant, du Christ,
et des allégories.
Au plafond comme sur les
murs, il s’agit tout à la fois de renforcer le rôle et la responsabilité des
juges, par la Justice et la Force notamment, et de les rappeler à leur devoir
de prudence en modérant leurs ardeurs, par la Prudence et la Tempérance, sans
oublier le rôle central de la Religion et la nécessaire recherche de la Vérité.
Il faut frapper les esprits…
et l’âme des magistrats !
Brenet, membre de l’académie
royale de peinture, ancien élève de François Boucher et admirateur de Nicolas
Poussin, consacre deux années au décor du Parlement de Flandre.

La Grand’chambre de la Cour d’appel de Douai (Nord) avec les fresques de Guy
Brenet ((1768). © Étienne Madranges
Il développe cinq
thèmes : la Religion, la Justice, la Force, la Vérité, la Prudence,
l’Étude (ou la Science). On cherche dès lors la Tempérance ! On la trouve
en réalité plus discrète mais bien présente, associée à la Force dans le même
panneau.
Un putto tient à la main
l’incontournable mors avec ses rênes. L’angelot tente de croiser le regard de
la Force, mais cette dernière montre une certaine indifférence que d’aucuns apparenteraient
à du mépris. Toujours est-il que si la Force domine, la Tempérance est bien là
(illustration ci-dessous).

La Tempérance (le putto tenant le mors) associée à la Force dans la
Grand’chambre de la Cour d’appel de Douai (Nord) occupant les locaux de
l’ancien Parlement des Flandres, fresque de Guy Brenet ((1768). © Étienne
Madranges
On trouve en réalité très peu
d’exemples de la Tempérance dans les cours et les tribunaux. Dans la
Grand’chambre de la Cour d’appel de Pau (Pyrénées-Atlantiques), un rare tableau
la met à l’honneur. Le palais de justice de la capitale béarnaise a été
construit en 1847.
Pendant la guerre contre la
Prusse en 1870, la Grand’chambre a accueilli la Cour de cassation, qui y est
restée de décembre 1870 à mars 1871.
Plusieurs tableaux ainsi
qu’un vitrail** décorent cette salle d’audience solennelle. Le tableau qui
évoque la Tempérance s’intitule curieusement « La Loi ». Mais
on est bien, par le mors, en présence de l’allégorie de la Vertu.

Tableau intitulé « La Loi » représentant la Tempérance au palais de
justice de Pau (Pyrénées-Atlantiques). © Étienne Madranges
Quand les palais affichent
les vertus au fronton
Encore plus rares sont les
représentations sculptées. Dans le Pas-de-Calais, le bailliage de Saint-Omer
(c’est désormais un bâtiment privé) possédait en façade une statue de la
Tempérance.
Au XIXe siècle,
deux anciens palais de justice possèdent sur leur fronton le célèbre
mors : à Hazebrouck, dans le Nord (le tribunal de grande instance y a été
fermé en 2010) et à Provins (Seine-et-Marne) où le tribunal d’instance a été
fermé en 2009.

Le fronton du palais de justice d’Hazebrouck (Nord) ; à gauche le mors de
la Tempérance. © Étienne Madranges

Fronton de l’ancien palais de justice de Provins (77) ; à gauche la Vérité
et à droite la Tempérance. © Étienne Madranges
Une vertu bien
partagée ?
Au XVIIe siècle,
le moraliste Jean de La Bruyère, dont le grand-père maternel était procureur au
Châtelet, fait l’éloge de la tempérance et critique en 1688 dans « Les
Caractères » l’intempérance de certains jeunes magistrats :
« Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et
les plaisirs ont associés à quelques-uns de ceux qu’on nomme à la cour de
petits-maîtres : ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la gravité
de la robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur fortune d’être
sages et modérés. Ils prennent de la cour ce qu’elle a de pire : ils
s’approprient la vanité, la mollesse, l’intempérance, le libertinage, comme si
tous ces vices leur étaient dus, et, affectant ainsi un caractère éloigné de
celui qu’ils ont à soutenir, ils deviennent enfin, selon leurs souhaits, des
copies fidèles de très méchants originaux ».
Le fabuliste Jean de La
Fontaine préfère appliquer cette vertu aux animaux. Dans « Le chien qui
porte à son cou le dîner de son maître », on peut lire : « Chose
étrange ! On apprend la tempérance aux chiens, et l’on ne peut l’apprendre
aux hommes ».
A voir et analyser le
fonctionnement au XXIe siècle de nos cours et tribunaux, force est
de constater que la Tempérance demeure une vertu fondamentale des magistrats et
des fonctionnaires qui, malgré l’embolie des juridictions et l’absence de
moyens, font preuve d’un dévouement constant au service public. N’oublions pas
les avocats qui patientent de longues heures pendant les audiences.
Il faut à l’heure actuelle aux acteurs du système judiciaire français saturé de
sollicitations, d’enjeux environnementaux et sanitaires, écrasé par un
salmigondis de textes parfois illisibles, beaucoup de maîtrise de soi,
d’éthique, de persévérance et d’appel à tous les états se rapprochant de la
tempérance : sobriété, retenue, circonspection, réserve, sagesse !
Étienne
Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 247

* voir le livre « Les
palais de justice de France » de l’auteur aux éditions LexisNexis
* voir au sujet du Christ ornant la verrière de la cour d’appel de Pau
notre 33ème chronique dans le JSS n° 19 du 10 mars 2018