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(91) Tribunal d’Évry : « J’ai agi d’instinct, sous la peur »

(91) Tribunal d’Évry : « J’ai agi d’instinct, sous la peur »
Publié le 14/02/2025 à 18:13

CHRONIQUE. Une mère de famille de 39 ans comparaît devant les comparutions immédiates d’Évry pour une conduite sans permis et sans assurance, en récidive de récidive, de récidive. En pleurs dans le box, elle raconte au tribunal sa situation difficile et l’absence de choix qui l’a contrainte à enfreindre la loi.

La femme dans le box a les orbites creusées et l’air terriblement anxieux. Sur le banc, un petit groupe de personnes (de sa famille ?) l’encourage du regard. Lucy tremble des mains, se triture les doigts, et se tourne vers la juge. Conduite sans assurance et sans permis, en récidive légale, cela lui vaut d’être déférée en comparution immédiate. Ce n’est pas sa première récidive.

Les faits sont d’une simplicité absolue : Lucy, 39 ans, conduisait une voiture. Elle traversait la ville de Cerny, quand la police l’a contrôlée. Ni permis, ni assurance. Immobilisation du véhicule, garde à vue, déferrement.

Ses explications sont les suivantes : l’école de son fils l’a appelée pour la prévenir qu’il s’était blessé et qu’on s’apprêtait à le transporter à l’hôpital. Terriblement inquiète, elle a pris cette vieille voiture léguée par sa grand-mère, qui stationne en permanence dans le parking de sa résidence. La mère de famille savait qu’elle ne pouvait pas conduire. Elle ne savait pas que le véhicule, même non roulant, devait être assuré. La présidente s’enquiert : « Du coup, vous avez pu voir votre fils ?

-     Non.

-     Vous avez pu avoir des nouvelles ?

-     Non plus. Vous savez au moins quelles sont ses blessures ?

-     Pas du tout, je sais juste qu’il s’est ouvert la tête. » Lucy explose en sanglots, elle est agitée de tremblements. Ce n’est pas pour elle que cette maman est anxieuse.

Une femme victime de violences conjugales

Les faits sont un peu plus compliqués qu’une simple réaction impulsive de mère inquiète. L’histoire de Lucy est encore longue. « Il y a quelques semaines, ma fille s’est blessée au poignet dans les mêmes circonstances à l’école. Elle est partie chez les pompiers et je n’ai pas pu la rejoindre car je n’avais pas de permis. Mon ex-mari l’a mal pris, il m’a reproché de ne pas être capable de m’occuper de ma fille, m’a frappée. Il a été condamné pour des violences conjugales ici-même. » Voilà pourquoi Lucy a pris sa voiture cette fois-ci.

La présidente demande à Lucy pourquoi elle est revenue chez son ex-conjoint s’il est violent avec elle. « J’ai un autre domicile, mais pour l’instant je n’ai pas pu scolariser mon fils dans l’école d’à côté, alors pour ne pas interrompre sa scolarité, je suis revenue à Cerny chez mon ex, comme ça je peux vivre avec lui, et lui peut aller à l’école en bus scolaire. »

N’a-t-elle pas un autre lieu possible d’hébergement ? « Je ne peux pas aller chez ma mère, car on vient de lui diagnostiquer un cancer et elle a débuté sa chimiothérapie. » Lucy elle-même a des problèmes d’addiction : alcool et cannabis, qu’elle dit avoir enfin réussi à arrêter cette année, tout comme elle a réussi à obtenir le concours de professeur des écoles.

Avant que le tribunal ne passe à la personnalité de Lucy, cette dernière, dans une salve de pleurs bruyants, précise qu’elle a tout fait pour ne pas prendre sa voiture. Mais, explique-t-elle : aucun taxi, aucun VTC n’était disponible pour faire une telle course. Il n’y a pas de bus à cette heure de la journée. Aucun voisin ni ami ne pouvait l’emmener. « Vous saviez ce que vous encourriez ? demande un assesseur.

-     Oui.

-     Vous avez conscience du nombre de suivis qui s’accumulent, et que tout ça peut tomber à la suite ?

-     Je n’ai pas réfléchi, j’ai agi d’instinct, sous la peur. »

Son CV judiciaire est une pile de cinq condamnations pour des délits routiers, et ça va crescendo. Amendes, sursis probatoire, jours-amendes, prison sans mandat de dépôt. 4 mois aménagées sous surveillance électronique. Le juge d’application des peines est favorable à la révocation d’un sursis à hauteur de 3 mois.

La procureure se justifie : « Si madame est déférée aujourd’hui, c’est qu’elle a été déférée il y a peu de temps ». Puis, elle rappelle le droit : « On ne conteste pas sa version mais on n’a pas un cas de force majeur », avant de faire un peu de morale : « J’ai bien conscience que c’est une situation inquiétante qu’on a tous vécue, mais on cherche une solution sans commettre d’infraction ».

« Je suis extrêmement réservée sur un aménagement »

Dubitative, la procureure se penche ensuite sur la peine. La magistrate parle d’un bracelet électronique qui doit être posé à la suite d’une peine récemment prononcée, s’inquiète que Lucy ne réponde pas aux convocations (la prévenue dit n’avoir rien reçu). Elle demande la révocation de 3 mois de sursis et 3 mois de prison en plus : « Je suis extrêmement réservée sur un aménagement. »

L’avocate de la défense se bat. Elle connaît bien cette femme qu’elle défend pour la troisième fois, ses addictions et les violences qu’elle a subies, et malgré cela une bonne insertion sociale et professionnelle - elle travaille à temps plein -, trois enfants dans l’affaire. « Madame est vraiment paniquée à l’idée que le papa s’en occupe », lance-t-elle aux juges. La défense ne veut qu’une chose : pas de prison pour Lucy. C’est donc un soulagement profond qui saisit la prévenue, quand le tribunal la déclare coupable, certes, mais ne l’envoie pas en maison d’arrêt. Elle est condamnée à 4 mois de prison, révocation du sursis à hauteur de deux mois, détention à domicile sous surveillance électronique.

Julien Mucchielli

 

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