CHRONIQUE. Une mère de famille de 39 ans comparaît devant les comparutions immédiates
d’Évry pour une conduite sans permis et sans assurance, en récidive de
récidive, de récidive. En pleurs dans le box, elle raconte au tribunal sa
situation difficile et l’absence de choix qui l’a contrainte à enfreindre la
loi.
La femme dans
le box a les orbites creusées et l’air terriblement anxieux. Sur le banc, un
petit groupe de personnes (de sa famille ?) l’encourage du regard. Lucy tremble
des mains, se triture les doigts, et se tourne vers la juge. Conduite sans
assurance et sans permis, en récidive légale, cela lui vaut d’être déférée en
comparution immédiate. Ce n’est pas sa première récidive.
Les faits
sont d’une simplicité absolue : Lucy, 39 ans, conduisait une voiture. Elle
traversait la ville de Cerny, quand la police l’a contrôlée. Ni permis, ni
assurance. Immobilisation du véhicule, garde à vue, déferrement.
Ses
explications sont les suivantes : l’école de son fils l’a appelée pour la
prévenir qu’il s’était blessé et qu’on s’apprêtait à le transporter à
l’hôpital. Terriblement inquiète, elle a pris cette vieille voiture léguée par
sa grand-mère, qui stationne en permanence dans le parking de sa résidence. La
mère de famille savait qu’elle ne pouvait pas conduire. Elle ne savait pas que
le véhicule, même non roulant, devait être assuré. La présidente s’enquiert : « Du
coup, vous avez pu voir votre fils ?
- Non.
- Vous
avez pu avoir des nouvelles ?
- Non
plus. Vous savez au moins quelles sont ses blessures ?
- Pas du tout, je sais juste qu’il s’est ouvert
la tête. » Lucy explose
en sanglots, elle est agitée de tremblements. Ce n’est pas pour elle que cette
maman est anxieuse.
Une femme
victime de violences conjugales
Les faits sont
un peu plus compliqués qu’une simple réaction impulsive de mère inquiète.
L’histoire de Lucy est encore longue. « Il y a quelques semaines, ma
fille s’est blessée au poignet dans les mêmes circonstances à l’école. Elle est
partie chez les pompiers et je n’ai pas pu la rejoindre car je n’avais pas de
permis. Mon ex-mari l’a mal pris, il m’a reproché de ne pas être capable de
m’occuper de ma fille, m’a frappée. Il a été condamné pour des violences
conjugales ici-même. » Voilà pourquoi Lucy a pris sa voiture cette
fois-ci.
La présidente
demande à Lucy pourquoi elle est revenue chez son ex-conjoint s’il est violent
avec elle. « J’ai un autre domicile, mais pour l’instant je n’ai pas pu
scolariser mon fils dans l’école d’à côté, alors pour ne pas interrompre sa
scolarité, je suis revenue à Cerny chez mon ex, comme ça je peux vivre avec
lui, et lui peut aller à l’école en bus scolaire. »
N’a-t-elle
pas un autre lieu possible d’hébergement ? « Je ne peux pas aller chez
ma mère, car on vient de lui diagnostiquer un cancer et elle a débuté sa
chimiothérapie. » Lucy elle-même a des problèmes d’addiction : alcool
et cannabis, qu’elle dit avoir enfin réussi à arrêter cette année, tout comme
elle a réussi à obtenir le concours de professeur des écoles.
Avant que le
tribunal ne passe à la personnalité de Lucy, cette dernière, dans une salve de
pleurs bruyants, précise qu’elle a tout fait pour ne pas prendre sa voiture.
Mais, explique-t-elle : aucun taxi, aucun VTC n’était disponible pour faire une
telle course. Il n’y a pas de bus à cette heure de la journée. Aucun voisin ni ami
ne pouvait l’emmener. « Vous saviez ce que vous encourriez ? demande un
assesseur.
-
Oui.
-
Vous
avez conscience du nombre de suivis qui s’accumulent, et que tout ça peut
tomber à la suite ?
-
Je n’ai
pas réfléchi, j’ai agi d’instinct, sous la peur. »
Son CV
judiciaire est une pile de cinq condamnations pour des délits routiers, et ça
va crescendo. Amendes, sursis probatoire, jours-amendes, prison sans mandat de
dépôt. 4 mois aménagées sous surveillance électronique. Le juge d’application
des peines est favorable à la révocation d’un sursis à hauteur de 3 mois.
La procureure
se justifie : « Si madame est déférée aujourd’hui, c’est qu’elle a
été déférée il y a peu de temps ». Puis, elle rappelle le droit : « On
ne conteste pas sa version mais on n’a pas un cas de force majeur »,
avant de faire un peu de morale : « J’ai bien conscience que c’est une
situation inquiétante qu’on a tous vécue, mais on cherche une solution sans
commettre d’infraction ».
« Je
suis extrêmement réservée sur un aménagement »
Dubitative, la
procureure se penche ensuite sur la peine. La magistrate parle d’un bracelet
électronique qui doit être posé à la suite d’une peine récemment prononcée,
s’inquiète que Lucy ne réponde pas aux convocations (la prévenue dit n’avoir
rien reçu). Elle demande la révocation de 3 mois de sursis et 3 mois de prison
en plus : « Je suis extrêmement réservée sur un
aménagement. »
L’avocate de
la défense se bat. Elle connaît bien cette femme qu’elle défend pour la troisième
fois, ses addictions et les violences qu’elle a subies, et malgré cela une
bonne insertion sociale et professionnelle - elle travaille à temps plein -, trois
enfants dans l’affaire. « Madame est vraiment paniquée à l’idée que le
papa s’en occupe », lance-t-elle aux juges. La défense ne veut qu’une
chose : pas de prison pour Lucy. C’est donc un soulagement profond qui saisit
la prévenue, quand le tribunal la déclare coupable, certes, mais ne l’envoie
pas en maison d’arrêt. Elle est condamnée à 4 mois de prison, révocation du
sursis à hauteur de deux mois, détention à domicile sous surveillance
électronique.
Julien Mucchielli